
Transit
Annette Wieviorka
Transit (1990) est le dixième et dernier long métrage de fiction de René Allio. Il est doublé d'une version télévisée, deux fois plus longue. Il est directement inspiré du roman éponyme de l'écrivaine allemande Anna Seghers. Le scénario lui est étonnamment fidèle. Le roman s'enracinait dans l'expérience personnelle d'Anna Seghers. Communiste, elle s'était réfugiée à Paris en 1933. Elle avait fui à pied la capitale de la France avec ses deux enfants quand les Allemands s'en approchaient. Elle était ensuite retournée à Paris, avait réussi à passer la ligne de démarcation et à Pamiers, dans l'Ariège, non loin du Vernet où son mari était interné, elle avait appris qu'un visa mexicain délivré pour toute la famille, l'attendait à Marseille. Comme son mari avait été transféré au camp de Milles, près d'Aix-en-Provence, elle passa trois mois à Marseille, consacrant ses journées aux files d'attente devant les consulats, les compagnies de navigation, les bureaux de la préfecture. Pour aller au Mexique, il lui fallait le « transit » aux États-Unis qui donne son titre au livre et au film. La famille quitta la cité phocéenne, dernier grand port de la zone libre, le 24 mars 1941 sur le « Capitaine Lemerle » qui emmenait aussi outre-Atlantique Victor Serge, André Breton et Claude Levi-Strauss.
Le narrateur, qui, dans le film raconte en partie à la première personne en voix off l'histoire construite par Anna Seghers dont il est aussi le narrateur, est le personnage central. Gerhardt Seidler, interprété par Sébastien Koch, est un ouvrier sans grande culture, qui a fui l'Allemagne nazie en 1937 après avoir été interné dans un camp de concentration. Quand les Allemands entrent à Paris, un de ses compatriotes en fuite le charge de remettre une lettre à un écrivain, Weidel. C'est une lettre de sa femme, Marie, incarnée par Claudia Messmer. L'homme s'est suicidé dans sa chambre d'hôtel parisien, comme le fit Ernst Weiss, l'auteur du Témoin oculaire. Gerhardt Seidler récupère sa valise contenant le dernier manuscrit inachevé de l'écrivain. Arrivé à Marseille, il apprend qu'un visa mexicain est à la disposition de l’écrivain, et usurpe son identité pour l'obtenir. Il part alors en quête des autres papiers qui lui permettront éventuellement de partir. Car Seidler n'est pas certain de vouloir quitter la Ville. « Tu parles de partir, tu rêves de rester/Il est trop tard pour décider » dit la chanson du film, écrite par le réalisateur. Et il cherche Marie dont il est déjà amoureux.
Transit est l'histoire de ces Allemands — antinazis, anciens de la guerre d'Espagne acculés en cette ville où la mer ouvre l'avenir, qui cherchent à embarquer pour les Amériques. Leur situation est kafkaïenne. Car il leur faut tout à la fois la permission accordée par les autorités de Vichy de quitter le territoire français, un visa de transit pour les pays où il faut faire escale, un visa d'entrée pour le pays convoité. Chacun de ces papiers est émis pour une durée limitée. Et quand enfin l'un d'entre eux est obtenu, l'autre est déjà périmé et il faut recommencer la ronde des consulats, des bureaux des compagnies maritimes, de la préfecture. Il faut aussi trouver de quoi vivre, en s'adressant aux œuvres d'assistance, la Croix rouge, le Comité américain, les diverses œuvres de secours juives. Pendant ce temps, les petits hôtels où logent ces proscrits sont l'objet de rafles. Ceux qui ont des visas, mais qui attendent leur « transit » ou une place dans un paquebot sont internés, les hommes au camp des Milles, les femmes dans les trois hôtels qui ont été réquisitionnés (hôtels Bompart, Terminus ou du Levant). Tous ont la crainte d'être remis aux Allemands. L'article 19 de la convention d'armistice prévoit en effet que : « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants allemands désignés par le gouvernement du Reich et qui se trouvent en France ». Le film met en scène divers personnages du roman d’Anna Seghers qui conversent à l'infini de leurs chances d'obtenir visa, transit et bateau, se retrouvant dans les cafés comme Le « Mont Ventoux » où ils sont initiés à la pizza. Conversations ressassantes où sourd l'angoisse, emplies de rumeurs qui donnent au livre comme au film cette atmosphère si particulière. Transit est un film où l'on parle beaucoup avec les mots d'Anna Seghers, dans une fidélité respectueuse au texte.
En apparence, Transit est une histoire très éloignée de la vie de René Allio. Mais il y a sa ville natale, bien plus qu'un décor, un personnage et Transit est son dernier retour à Marseille. Dans une note à son co-scénariste, Jean Jourdheuil, datée du 28 décembre 1988, René Allio, qui vécut les années noires de la fin de son adolescence et du début de sa jeunesse à Marseille, s'est interrogé sur ce qui le relie au film :
Souvenirs sombres, moments de peur, de bonheurs aussi; avec autour de moi des adultes usant de toute leur astucieuse énergie à vivre leurs vies. Si j'avais dû m'en souvenir pour un film, ce n'est qu'une partie de Transit que j'aurais raconté, c'est clair. Et pour le moment, je ne peux y prendre en charge que son décor, physique et mental, le manque de toute chose, et son prix, le climat policier, le poids d'une menace diffuse, suspendue, comme je les ai connus et vécus, ainsi que la représentation des Binnet, parce qu'ils sont ceux-là même que je voyais vivre autour de moi.
En effet, Georges Binet est le seul personnage marseillais du film, celui avec qui le héros s'est lié d'amitié, et qui lui permettra peut-être de partir dans les Cévennes rejoindre, qui sait? les héritiers des Camisards. Est-ce un hasard si l'acteur qui joue son rôle est Paul Allio, le fils du réalisateur ?
Quand René Allio commence à travailler sur Transit, l'histoire de ces réfugiés allemands, de leur internement, de la façon dont ils sont pris au piège nazi dans la France de Vichy en est à ses balbutiements. Certes, Axel Corti a déjà tourné sa grande trilogie (1982), dont le premier volet Dieu ne croit plus en nous conte le destin en France de ces réfugiés du nazisme. Les spectateurs français attendront une trentaine d'années avant de le voir sur les écrans. René Allio et donc un pionnier, d'autant que la version longue de son film a permis à un large public, celui de la télévision, d'accéder à cette page d'histoire.
Transit
Version longue 3 épisodes : montage Catherine Poitevin
Pays de production : France, République fédérale d'Allemagne
Tournage : 4 décembre 1989 – 25 février 1990, Marseille et Paris.
Sortie en France : version télévisée diffusée en trois épisodes sur FR3 à partir du 12 novembre 1990 – sortie en salle le 16 janvier 1991
Durée : 125 mn
Réalisateur : René Allio, assisté de Marie-Hélène Quinton
Scénaristes : René Allio, Jean Jourdheuil, d’après l'œuvre originale d’Anna Seghers.
Dialoguiste : René Allio
Sociétés de production : FR3 Cinéma, La Sept Cinéma, Paris Classics Productions, SFP Cinéma, Action Films (Paris), ZDF (Zweites Deutsches Fernsehen).
Producteur délégué : Humbert Balsan
Distributeur d'origine : Les Films du Sémaphore
Directeur de la photographie : Richard Copans
Ingénieur du son : Olivier Schwob
Compositeur de la musique originale : Georges Bœuf
Décorateurs : Gisèle Cavali, Sylvie Deldon
Monteuse : Marie-Hélène Quinton
Interprètes :
Sebastian Koch (Gerhardt), Claudia Messner (Marie), Rüdiger Vogler (le docteur), Magali Leris (Nadine), Paul Allio (Georges Binnet), Nicole Dogue (Claudine), Ludwig Boettger (Strobel), Dominique Horwitz (le petit légionnaire), Hans Diehl (Heinz), Gunter Lampe (l’homme chauve), Judith Henry (Yvonne), Malka Ribowska, Gérard Meylan.
