
Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…
Un projet de film à cheval sur le « fait divers » et la recherche universitaire avec au centre un mémoire écrit par le criminel !
Mais d’abord une fiction interprétée par les petits paysans de Normandie !
Quelque chose d’absolument hors champ dans l’espace de production cinématographique.
Un tel projet, plus encore que d’autres de René Allio, se heurte évidemment à l’incompréhension des producteurs.
C’était sans compter sur la capacité de René à rassembler autour de lui la poignée de personnes en mesure de s’embarquer « logées nourries » sur le terrain pour engager la recherche de décors, d’acteurs et d’actrices locaux, de costumes historiques chez les producteurs de théâtre amis.
Sincèrement je n’y croyais pas.
Et c’est pourtant cette énergie entièrement chargée de chaque instant du scénario et de son esthétique qui va s’imposer comme une évidence.
Olivier Perrier
Myriam Tsikounas
En février 1974, René Allio, qui dans tous ses films se fixe pour objectif de « rendre aux gens de peu leur histoire [1] », découvre par le truchement du critique Serge Toubiana le dossier « Pierre Rivière ». Paru quelques mois plus tôt [2], celui-ci est fondé sur le mémoire écrit en prison par un jeune paysan de vingt ans, Pierre Rivière, qui, le 3 juin 1835, a égorgé sa mère, sa sœur et son frère. Ce document, composé d’une quarantaine de feuillets, est rédigé rapidement, entre le 10 et le 21 juillet 1835, à la demande du juge d’instruction, puis partiellement édité, en 1836, dans le tome 15 des Annales d’Hygiène publique et de médecine légale. Lorsque, cent quarante ans plus tard, Michel Foucault et son équipe le rédécouvrent, ils décident de le publier intégralement [3].
Allio juge les propos de ce jeune parricide domicilié dans les environs de Condé-sur-Noirot, « stylés très grossièrement car [il] sait à peine lire et écrire », plus authentiques que les autobiographies ouvrières ou paysannes, signées certes par des humbles, mais qui ont réussi à s’extraire de leur condition par le syndicalisme ou la politique… Séduit, il décide de transposer cette affaire exceptionnelle à l’écran.
« Mon prochain film, à la suite d’une rencontre avec Michel Foucault sera Moi, Pierre Rivère… si toutefois nous trouvons de quoi le financer. Mais pourquoi pas ? Ce sera un travail qui à la fois poursuivra ce que j’ai commencé avec Les Camisards et qui, d’une certaine façon, préparera Le Bon petit Henri. (…) « Serge Toubiana et Pascal Bonitzer ayant eu déjà le projet de faire un film de ce livre, je leur ai proposé qu’on y travaille ensemble [4]»
En fait, Serge Toubiana et Pascal Bonitzer feront quelques suggestions mais le scénario sera rédigé essentiellement par René Allio et Jean Jourdheuil. Son écriture débute le 16 février 1975 [5] pour s’achever le 15 juin de la même année [6]. Elle a demandé trois mois si l’on retranche les journées que le réalisateur a passées à Bruxelles pour préparer une mise en scène de Carmen [7].
S’ensuivent trois mois de lutte pour finaliser le montage financier. En effet, René Allio possède sa propre maison de production, Polsim, mais elle est trop endettée pour pouvoir prendre en charge un nouveau projet [8]. Il doit donc contourner l’obstacle, devenir co-gérant d’Arquebuse, la société que le cinéaste René Féret lui prête en devenant lui-même producteur délégué [9]. Le cinéaste obtient aussi de son équipe technique et des comédiens de travailler en participation, ce qui représente une économie d’environ 500 000 Francs. Par ailleurs, Michel Foucault menace Claude Gallimard de quitter la NRF s’il ne prête pas 200 000 Francs pour la réalisation du film [10].
Parallèlement à ces tractations, la costumière et décoratrice Christine Laurent ainsi que René Allio et ses deux assistants, Gérard Mordillat et Nicolas Philibert, se rendent dans l’Orne pour effectuer les repérages. Le tournage, dans les deux villages abandonnés choisis, la Durandière et Athis, ainsi que dans l’ancienne prison de Tinchebray, débute le 19 septembre 1975 et s’achève le 4 décembre de la même année [11].
Moi Pierre Rivière est un film insolite. Pour faire comprendre au spectateur que le monde des paysans et celui des élites parisiennes venues enquêter sur le triple crime ne peuvent se comprendre, Allio oppose deux systèmes actoriels. Les petites gens, à l’exception du menuisier séducteur auquel Olivier Perrier prête son corps, sont incarnés par des non professionnels. La volonté du cinéaste est, en effet, de replacer les paroles du mémoire et les témoignages consignés dans le dossier d’instruction, dans la bouche de paysans du cru, isomorphes à ceux de l’affaire de 1835. Claude Hébert, qui endosse le rôle de Pierre Rivière, venait de finir une école d’agriculture [12]. Inversement, curé, médecins, juge, greffier… sont interprétés, à de rares exception près, par des comédiens chevronnés. De la sorte, ils sont, au sens propre, des acteurs en représentation, avec leurs effets de manche au tribunal… Ils sont aussi, littéralement, des pièces rapportées, qui font tache dans le paysage normand avec leurs habits noir et blanc alors que les villageois, vêtus de velours marron ou de tabliers couleur ardoise, font corps avec la terre ou avec les pierres de leur ferme.
De surcroît, René Allio ne filme pas les uns et les autres de la même manière. Les notables évoluent dans un univers tout en profondeur. Quand ils se déplacent, la caméra recule sous leurs pas, comme pour signifier qu’ils accaparent l’espace. Inversement, les paysans n’ont pas de place, ils vivent sur des seuils, dans des interstices. La cheffe opérateur, Nurith Aviv, les présente immobiles devant leur maison, sur le pas de la porte, ou suit, comme sur une scène de théâtre, leur sortie des coulisses, leurs allers-retours latéraux, de droite à gauche pour se rendre dans le hameau de la mère, à Courvaudon, de gauche à droite, pour retourner chez le père, à la Faucterie.
Le cinéaste construit également un film polyphonique Par le montage, les discours des élites s’entrechoquent, les paroles des médecins sont confrontées à celle des juges, les diagnostics de deux aliénistes s’opposent… Les villageois tiennent eux-aussi des propos contradictoires sur Pierre Rivière de telle sorte que le spectateur prend conscience de la fragilité des témoignages et de la difficulté de connaître l’autre, fut-il un voisin. Et, en surplomb, en voix off et « en contrepoint de tous les autres »[13] Pierre Rivière confie ses croyances et raconte, de son point de vue, la vie qu’ont menée ses parents, lesquels ne s’entendent pas.
Si la presse, dans son ensemble, est très élogieuse, le film est néanmoins peu visible car il ne sort, le 27 octobre 1976, que dans deux salles parisiennes du Quartier Latin [14]. Il faudra attendre vingt ans pour qu’Arte, quatorze mois après la mort de René Allio [15], décide de le diffuser et de le rendre accessible en le transférant puis en le commercialisant sur support VHS.
[1]. Carnets 1 (1958-1976), édités par Gérard-Denis Farcy et Annette Guillaumin, préface d’Arlette Farge, Lavérune, L’entretemps, 2016, 15 juillet 1974.
[2]. Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, Paris, Gallimard/Julliard, coll. « Archives », 1973.
[3]. Le mémoire est alors déposé aux archives départementales du Calvados, où l’historien Jean-Pierre Peter va le consulter.
[4]. Lettre adressée à Guy Gauthier le 15 juillet 1974, depuis Carlèques, en Lozère.
[5]. Carnets 1, op. cit. Allio prévoit, initialement, que le film se referme sur l’article du Pilote de Caen annonçant le suicide de Pierre Rivière puis sur un plan de la cellule de la prison où Pierre Rivière s’est pendu.
[6]. Ce 15 juin, curieusement, Allio note dans son carnet que l’écriture a débuté le 24 mars. Carnets 1, op. cit.
[7]. Carnets 1, op. cit., 15 juin 1975.
[8]. Carnets 1, op. cit., 19 septembre 1975
[9]. Il est prévu que Polsim, qui apporte tout, perçoive 70% des bénéfices et la société de René Féret les 30% restant.
[10]. Carnets 1, op. cit., 19 septembre 1975.
[11]. Claude Hébert, alias Pierre Rivière, doit encore enregistrer, à Paris, la voix off.
[12]. Claude Hébert, qui incarnera Pierre Rivière, a répondu à une petite annonce publiée par l’équipe dans le journal L’Orne combattante. Mais d’autres acteurs seront recrutés directement par les deux assistants de réalisation qui battent la campagne.
[13]. Carnets 1, op. cit., 27 février 1975
[14]. Cnémas Git le Cœur et Ciné Luxembourg.
[15]. René Allio est décédé en mars 1995.
Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère
Pays de production : France
Tournage : 20 septembre 1975-21 novembre 1975
Sortie en France : 27 octobre 1976
Durée : 130 mn
Réalisateur : René Allio
Assistants réalisateur : Gérard Mordillat, Nicolas Philibert
Scénariste : René Allio
Collaborateurs scénaristiques : Pascal Bonitzer, Jean Jourdheuil et Serge Toubiana, d’après l’ouvrage collectif éponyme dirigé par Michel Foucault
Dialoguiste : René Allio
Conseiller historique : Jean-Pierre Peter
Sociétés de production : Les films Arquebuse, Polsim Productions, SFP Cinéma, INA
Conseillère à la production : Fanny Berchaux
Producteur délégué : René Féret
Directrice de production : Michelle Plaa
Distributeur d'origine : Panfilm.
Distributeur : Les films du Losange
Directeurs de la photographie : Nurith Aviv, Bob Alazraki
Cadreur : Michel Thiriet
Ingénieurs du son : Pierre Gamet, Francis Bonfanti
Perchman, Patricia Noïa
Mixeur : Jacques Dufour
Décorateur : Françoise Darne, François Vantrou, Denis Fruchaud
Costumiers : Christine Laurent, Agnès de Brunhoff, Christine Kwiecinski
Maquilleur : Dominique Groffe
Monteuses : Sylvie Blanc-Moat, Marie-Hélène Quinton, Julietta Roulet
Scripte : Marie-Hélène Quinton
Régisseur général : Bernard Bouix
Photographes de plateau : Philippe Barrier
Interprètes :
Claude Hébert (Pierre Rivière), Jacqueline Millière (la mère), Joseph Leportier (le père), Annick Géhan (Aimée), Émilie Lihou (la grand-mère paternelle), Nicole Géhan (Victoire), Antoine Bourseiller (le juge Legrain), Michel Amphoux (le greffier Lebouleux), Jacques Debary (le docteur Bouchard), Chilpéric de Boiscuillé (le procureur du Roi à Vire), Léon Jeangirard (le docteur Vastel), Robert Decaen (le grand-père maternel), Marthe Groussard (la grand-mère maternelle), Monsieur Bisson (le grand-père paternel), Roger Harivel (l’oncle), Jeanne Bouquerel (Dame Hébert), Pierre Borel (le batteur), Anne-Marie Davy (la veuve Quesnel), Gilbert Delacour (Lami Binet), Norbert Delozier (Nativel), René Gahéry (Hébert), Albert Husnot (le fermier), Christian Jardin (Victor Marie), Victor Lelièvre (Fortin), Olivier Perrier (le menuisier amant de la mère), Gilbert Peschet (Quevillon), Yvonne Peschet (la cousine), Bernard Peschet (Postel), François Callu (Pierre Rivière enfant) , Vincent Callu (Prosper Rivière), Laurent Callu (Jean Rivière), Myriam Callu (Victoire Rivière à quatre ans), Pierre Allio (Pierre Rivière à quatre ans), Christophe Menou (Prosper Rivière à cinq ans), Christophe Millière (Jules), Pierre Léomy (le juge de paix), Guy Mongodin (le greffier Langliney), René Féret (le docteur Morin), Jean-Bernard Caux (l'officier de santé), Charles Lihou (le maire d'Aunay), Maurice Lahaye (l'adjoint du maire d'Aunay), Marc Eyraud (le curé Suriray), Paul Savatier (le curé de Courvaudon), Roland Amstutz (le brigadier de Langannerie), Michel Dubois (le juge à Vire), Yves Graffey (le juge Foucaud), Roland Rappaport (le procureur général), Gérard Guérin (le président de la Cour), Michel Philibert (le ministre de la Justice).