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Témoignages et souvenirs professionnels

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Témoignages 

A l'Institut Jean Vigo

Michel Cadé

Professeur émérite UPVD

Ancien président de l’Institut Jean Vigo

 

René Allio à Perpignan, quelques notes impressionnistes

Je n’ai réellement pris part aux activités de diffusion et de réflexion sur le cinéma qu’impulsait à Perpignan Marcel Oms, qu’à partir de 1982, même si j’ai fréquenté le ciné-club Les Amis du Cinéma et le festival Confrontation de façon discontinue entre 1975 et 1981. C’est dire si mon niveau d’implication n’avait rien à voir avec celui de François de la Bretèque dans ces manifestations, ma passion du cinéma pour être ancienne n’était guère ordonnée, mes connaissances en la matière fragmentaires, mon souvenir en conséquence est plus de l’ordre de l’impression que d’une réflexion construite soutenue par une armature chronologique solide.

D’emblée, dans la pratique très ouverte de Marcel Oms, m’était apparu que, s’agissant des réalisateurs français vivants, deux pôles antagoniques organisaient le champ de ses préférences. Le premier, celui des réprouvés, comprenait essentiellement les auteurs de la Nouvelle Vague, Éric Rohmer, le plus détesté, Jean-Luc Godard, à qui il concédait un premier film original, Doniol Valcroze, quoiqu’il fût catalan, et les autres, à l’exception peut-être de Truffaut. Le second rassemblait les élus, Luis Buñuel, pour sa filmographie française, Alain Cavalier, Robert Enrico, Jacques Rouffio, Bertrand Tavernier, Jacques Rozier, Louis Malle, Alain Resnais, Francis Girod, et peut-être celui avec lequel il se sentait le plus d’atomes crochus, René Allio. De celui-ci, les films ne cessaient de passer et repasser aux Amis du cinéma comme à l’occasion de Confrontation.

J’appris Allio, à le connaitre d’abord, j’étais resté quelques années hors de France, à apprécier son enracinement et son universalisme, à interroger un discours pertinent sur l’histoire du temps présent, tout comme sur la dialectique histoire/ temps présent dans Les Camisards. C’est que Marcel Oms était un pédagogue fascinant pour qui l’approche enseignante ne pouvait en rien se passer de la passion, une passion exigeante qui, certes, ne supportait guère la contradiction, tout en l’admettant avec une — fausse ? — bonhomie. Ignorant tout de Sylvie, je fus initié, au prétexte de La Vieille Dame indigne à tout un pan de l’histoire du cinéma français, dont j’étais alors solidement ignorant, sans que la saveur du film en fût affadie. Je fus aussi saisi de l’admiration sincère que portait Oms, parfois critique acerbe voire de mauvaise foi, à Allio, il en était transfiguré sans cesser de garder une distance critique face aux œuvres. S’il n’était pas l’homme d’une adulation, il était capable d’une camaraderie, il aurait préféré amitié, élective. Cette rencontre, pour lui était, la preuve que la Province, ainsi disait-on, pouvait être créatrice tout autant que Paris. Le passeur, Oms, et le créateur, Allio, se retrouvaient dans une identité enracinée, où pensaient-ils, du moins Oms, que le local accouchait aussi bien que les mégapoles de l’universel. Allio me parut, en quelques occasions où je le vis à Perpignan, apprécier ce compagnonnage, cette main tendue sincère, peut-être s’y ressourça-t-il ? La dernière fois que je le rencontrai, anonyme ou quasi, ce fut, mais je peux me tromper ma fiabilité de témoin est fragile, pour une projection, salle Jean-Claude Roland au Palais des Congrès. Je me souviens du lieu mais pas de la date, vraisemblablement en 1988 ou 1989, d’Un Médecin de Lumières. Prévu pour une diffusion à la télévision le film était long, mais le public attentif fut sage, l’auteur sans doute agréablement surpris. Cependant Marcel, ayant eu vent de quelques récriminations, tançât, au nom de la lumière savamment distillée par un éclairagiste talentueux, l’impatience des quelques couche-tôt.  S’agissant d’Allio et d’un film historique on était prié d’admirer, non sans savoir que le temps de la critique pouvait venir, mais plus tard.

Ainsi dans mon souvenir, si René Allio, fut à Perpignan comme un phare face au parisianisme, prétendu ou réel, ce n’est pas au témoin de jouer les historiens, il fut pour Marcel Oms un auteur dans l’œuvre duquel il put voir se manifester deux de ses préoccupations tant pratiques que théoriques : l’apport du cinéma à l’histoire, la capacité du local à produire de l’universel. Quand, en sus, il y eut pour sceller le pacte la cire de  l’amitié, on entre dans la légende.

 

René Allio à Perpignan et ses relations avec l’Institut Jean Vigo

Chronique

François Amy de la Brétèque

 

 

Marcel Oms avait fondé à Perpignan les Amis du Cinéma en 1962 et le Festival Confrontation en 1965.  Ce sont les ancêtres de ce qui est devenu la Cinémathèque euro-régionale Institut Jean-Vigo. René Allio s’est intéressé à l’activité de celle-ci très rapidement, dès avant mai 1968, cela est à remarquer. Il est venu à Perpignan régulièrement et nous avons des traces de tous ses passages dans nos archives. Une amitié s’est établie entre lui et Marcel Oms. Des affinités idéologiques ont rapproché son projet, qui conduira à la création du Centre méditerranéen de création cinématographique (CMCC), et celui de Perpignan. J’en ai rendu compte dans une Journée d’études à la Maison de l’Image, à Aix, le 13 mai 2014 puis, plus largement, dans ma contribution « La Décentralisation cinématographique de la fin des années 1970. Quelques exemples dans le Midi de la France [1]».

Aujourd’hui que René Allio nous a quittés, il est saisissant et très intéressant d’entendre sa voix, de noter les rebonds entre sa création et sa réception par le public, de suivre l’évolution de son jugement sur sa propre son œuvre et, on me permettra d’ajouter, de prendre conscience de sa proximité avec des militants de province dont il partageait les convictions.

Vers 1966, René Allio est venu présenter à Perpignan La Vieille Dame indigne. Ce fut sans doute la première rencontre avec Marcel Oms. Mais je n’ai pas trouvé de traces écrites.

Le 30 avril 1968, il vient présenter L'Une et l'Autre au quatrième festival de Confrontation consacré à « Démons et merveilles du cinéma ». Dans ses carnets, il écrit : « Finalement le film ne trouvera sa vraie place qu’au milieu de trois ou quatre autres à venir ».

En avril 1973, pour les neuvièmes journées de Confrontation, intitulées « Le cinéma est un spectacle », Allio vient présenter Rude Journée pour la reine avant sa sortie en salle, ainsi que son premier film, réalisé en 1962, La Meule. Nous disposons de l’enregistrement de cette présentation.

le 14 novembre 1973 le cinéaste revient à Perpignan pour présenter Les Camisards au ciné-club. Il écrit une longue page dans ses carnets, un peu sceptique sur la formule présentation/discussion, mais satisfait de l’exercice l’obligeant à « revoir le film par-dessus un autre » qui, à ses yeux, manifeste que Rude Journée « est en grand progrès par rapport aux Camisards ». Suit une belle page sur laquelle Allio décrit sa promenade dans la ville, « les rues étroites, les commerces, l’accent catalan, la langue catalane », où il retrouve le goût de la « vraie vie ». Toujours lucide, il se demande si ce sentiment est rétrograde mais conclut qu’il n’y a pas lieu d’en juger ainsi.

En 1974, lors du dixième festival de Confrontation titré « Cent ans d’histoire de France vus par le cinéma », le réalisateur présente Pierre et Paul le dernier jour. Marcel Oms publie une analyse du film dans Les Cahiers de la Cinémathèque. Allio lui avait sans doute donné le scénario mais celui-ci n’a pas été retrouvé dans les archives de l’Institut Jean Vigo.

Je fais plus tard une communication au colloque « Révolte et société » d’Histoire au présent. Je corresponds avec Allio à propos de ce film qu’il désavoue un peu alors que je le défends. Nous échangerons plusieurs lettres.

Les 12 et 13 novembre 1976, les Amis du Cinéma organisent un week-end, « Rencontre avec… les Régions en lutte au cinéma », qui est un vrai petit événement dans le contexte du réveil de la conscience régionale, et dont rendent compte notamment deux numéros de CinémAction.

Allio vient et reste les deux jours pour participer à l’ensemble des débats. Il est accompagné de Christine Laurent et de leur fils, le petit Pierre. Il présente Les Camisards en ouverture, trouvant que « le film commence à dater ». C’est à cette occasion qu’il revoit Farrebique qui y était programmé. C’est pour lui un choc esthétique dont il parle longuement dans ses carnets.

Surtout il participe à un long débat sur le cinéma militant, sans plaindre son temps. Un grand nombre des activistes de l’époque s’étaient rassemblés parmi lesquels le leader viticulteur occitan Jean Huillet avec lequel René croisa courtoisement le fer. Nous avons conservé l’enregistrement de ces débats : j’y assistais et j’ai utilisé mes notes pour l’article déjà cité. Allio essayait de garder son calme mais s’énervait contre l’impasse dans laquelle il voyait les militants s’enfermer : « Que ne s’attaquent-ils à la fiction ! il est grand temps. Le cinéma documento-militant est certainement utile mais j’avoue que je le supporte de moins en moins » écrit-il dans le train, revenant sur ce séjour. Il en reparle à nouveau dans ses Carnets un peu plus tard.

Le samedi 26 mars 1977, à la soirée d’ouverture des 13e journées de Confrontation, sur « le film policier reflet de société », Allio présente en soirée d’ouverture Moi, Pierre Rivière, avec l’acteur principal du film, Claude Hébert, à ses côtés.

Le jeudi 3 avril 1986, pour le 22e festival de Confrontation, intitulé « Belle époque » le cinéaste présente Le Matelot 512 en soirée. Il était arrivé quelques jours auparavant. De ce séjour il a surtout retenu sa rencontre avec un groupe d’étudiants allemands de Göttingen, accompagnés par leur professeur, Manfred Engelbert, vieux compagnon de route de Confrontation. Ils assistaient au Festival et pour eux avait été organisé auparavant un séminaire de visionnement des films d’Allio, en sa présence. Comme il l’a raconté dans ses carnets, il suppose qu’Engelbert est « un homme de gauche », (militant social-démocrate, je crois ancien PC, ou marxiste sans doute)” qu’il « déroute » par sa critique du marxisme et de l’idéologie. Les étudiants allemands rient à Rude Journée... alors que lui, le revoyant, le trouve finalement bon. En revanche, Moi Pierre Rivière les trouble. Allio se pose la question de savoir s’il y a une continuité entre ses films. 

Le 10 décembre 1988 il est invité à Göttingen par Manfred Engelbert. Il évoque ce séjour dans ses carnets. Il y présente Un Médecin des Lumières et réitère le lendemain à Hanovre. Engelbert lui fait visiter la Basse Saxe et la Hesse dont des villes ont été fondées par les Huguenots exilés après la Révocation de l’Édit de Nantes. Une Allemagne qu’il trouve « propre, presque trop ».

Le lundi 27 mars 1989, aux 25e journées de Confrontation, sur les « Révolutions, printemps de la liberté », Un Médecin des lumières est projeté à nouveau, peut-être en l’absence de René Allio.

Le 24 avril 1991, pour le 27e festival de Confrontation, titré « Europe 1939-1945 », en soirée, Allio présente avec moi Transit en soirée dans la grande salle du Palais des Congrès. Il est déjà fatigué et comme souvent très hésitant, doutant de la qualité de son film...

Il envoie à Marcel Oms un exemplaire dédicacé de ses Carnets et participe, pendant Confrontation, à l’émission Les Lundis de l’Histoire animée par Denis Richet.

 

Son dernier passage à Montpellier a lieu à l’automne 1994, à l’université, à mon invitation et à celle de Frank Curot. On projette en 16mm La Vieille Dame indigne et Moi, Pierre Rivière. Allio répond avec son habituelle énergie aux étudiants dans le débat mais il doit ensuite rentrer à l’hôtel. Dans la voiture, il me parle du projet de tirer un film des Lettres à un jeune poète de Rilke. C’est notre dernière rencontre.

. François Amy de la Bretèque, « La Décentralisation cinématographique de la fin des années 1970. Quelques exemples dans le Midi de la France », in Katharina Bellan, Caroline Renard, Marguerite Vappereau (dir.), Le Centre Méditerranéen de Création Cinématographique, une expérience de décentralisation , PUP, coll. « Arts », Aix en Provence, 2021, p. 123-134.

. In Katharina Bellan, Caroline Renard, Marguerite Vappereau (dir.), Le Centre Méditerranéen de Création Cinématographique, une expérience de décentralisation, Aix en Provence, Presses de l’université de Provence, coll. « Arts », 2021, p. 123-134. 

Les Carnets. Tome I (1958-1975), Montpellier, L’Entretemps, 2016, p 120.

. Bobine 9,5 B022, titrée « Allio / Enrico » numérisé B049 MP3 MONO006. Enregistrement et numérisation Vincent Sabatier.

. Les Carnets. Tome I, op.  cit., p. 257-258.

. Les Cahiers de la Cinémathèque, « Mémoires d’une nation », n° 18/19, printemps 1976, p. 147-148, avec des extraits du découpage technique p. 149-151.

. « Le cinéma fait écho à la révolte du petit-bourgeois autour de 1968 : Pierre et Paul de René Allio », Révolte et société, actes du colloque de mai 1988, Histoire au Présent/Éditions de la Sorbonne, 1989, t. 2 p. 279-288.

. Les Carnets. Tome II, Montpellier, Deuxième Époque, 2019, p. 72-73.

. Bobine 9,5 B050 titrée « Allio-Vautier » [René Vautier était là pour présenter Quand tu disais, Valéry…] Enregistrement et numérisation Vincent Sabatier.

. Les Carnets. Tome II, op. cit., p. 72. René Allio est interviewé par Jacques Quéralt dans L’Indépendant [texte repris dans le dossier de la rencontre, publié par les AC (s.d.)]. Pour le compte rendu de cette rencontre, voir François Amy de la Bretèque, Sud, n° 43.

. De cette présentation l’Institut Jean Vigo a un enregistrement : bobine 9,5 4 pistes (non cotée) « Conf 13 » numérisée MONO008MP3 piste A : René Allio, Enregistrement et numérisation Vincent Sabatier.

Voir aussi François Amy de la Bretèque, « Foucault, Allio et le crime : Moi, Pierre Rivière… », Les Cahiers de la Cinémathèque, n°58, « Grandes affaires criminelles françaises », juillet 1993, p. 93-102.

. Il l’a raconté dans Les Carnets. Tome III, Montpellier, Deuxième époque 2021 p. 403-404 (28/29 mars 1986).

. De ces débats nous avons l’enregistrement : cassettes audio 107, 108, 113 (pas numérisées, sauvegardées par Vincent Sabatier). Au moment de Confrontation a été tourné un entretien filmé par Vincent Sabatier, 16mm sonore double bande, env. 6 min. Allio avait envoyé le scénario à Marcel Oms le 1/08/1983. Il est conservé dans les fonds IJV cote SCE 137B accompagné d’une lettre à M.O. insérée dans le scénario, seule survivante d’une correspondance qui a été perdue quand les archives privées de Marcel Oms ont été dispersées.

. Les Carnets IV, Montpellier, Deuxième époque, 2022 p. 257.

. Enregistrement de cette présentation : cassette audio 202 non numérisée.

. Première édition anthologique présentée par Arlette Farge (Paris, éd. Lieu Commun, 1991) cote médiathèque  51 ALL avec une lettre autographe insérée dans le livre, datée du  18/08/1991. Le 28/06 1991 il envoie une lettre à François de la Bretèque, égarée.

. Référence Lundis de l’histoire.

Témoignage
de Jean Jourdheuil

I. La Vieille Dame indigne  (1964)

 

 

J’ai vu René Allio pour la première fois, le 4 ou le 5 mars 1965. J’étais venu au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, pour assister ce soir là à une projection, en avant-première, du premier long métrage de René Allio, La Vieille Dame indigne d’après une nouvelle de Bertolt Brecht.

La projection de La Vieille Dame indigne fut interrompue par un court-circuit. Cette péripétie m’a condamné à revoir ce film quelques semaines plus tard lors de sa sortie en salle. Le succès fut au rendez-vous. Allio, qui était déjà considéré comme un décorateur brechtien, fut estampillé cinéaste brechtien. Le brechtisme alors avait le vent en poupe, il était dans l’air du temps [1].

J’ai revu La Vieille Dame indigne il y a quelques années et j’ai eu à propos de ce film plusieurs discussions avec Paul Allio, le fils aîné de René Allio. Je me suis rendu compte alors à quel point ce film était autobiographique et racontait, de manière à peine transposée, l’histoire du jeune René Allio à Marseille [2], ses premières amours [3], sa révolte contre ses parents, son affection pour sa grand mère, sa révolte adolescente et les premiers pas de son « devenir artiste ». Bref, René Allio avait fait un film autobiographique situé dans le paysage urbain marseillais, de son enfance et de son adolescence, et il s’était débrouillé pour que sa « grand mère » devienne la « vieille dame indigne » de Bertolt Brecht. Cette conjugaison du récit brechtien (joyeusement cynique et provocateur à l’endroit des valeurs familiales) et de l’autobiographie transposée de René Allio, s’agissant du scénario, c’est-à-dire de la conduite du récit cinématographique, est une réussite. À quoi tient le succès de ce film ?  À cette harmonisation de ces deux « biographies » : celle du petit-fils (René Allio adolescent interprété par Victor Lanoux) et celle de la « vieille dame indigne », sa grand-mère (interprétée par Sylvie) [4] ? Pas seulement.

Le film de René Allio, déroule les itinéraires biographiques de deux personnages en situation de rupture avec l’univers familial, et les inscrit dans un paysage urbain marseillais qui est poétique, qui les englobe, les enveloppe, les dépasse et devient le lieu d’un  imaginaire familial utopique [5].  Comme si Marseille, pour René Allio, c’était cela : un espace familial utopique.

Bref, en revoyant La Vieille Dame indigne  des années plus tard je me suis mis à douter de la réalité (et surtout de la profondeur) du « brechtisme » de René Allio. Et j’ai été frappé, un jour, par une formule de Paul Allio  lors d’une conversation : « C’était un égocentrique altruiste ». Cette formule me paraît judicieuse, éclairante, et lucide.

 

 

II. René Allio considéré sous l’angle du brechtisme dans la France des années 1950 - début 1960. René Allio était-il brechtien ?

           

Que signifiait être « brechtien » à Paris au début des années 1960 ?  Le « brechtisme » à Paris qu’est-ce que c’était, au juste ? Ce fut tout d’abord, après les représentations de 1954, 1955 et 1957  (essentiellement de Mère Courage et ses enfants, du Cercle de craie caucasien, et de La vie de Galilée) [6] un intérêt pour le théâtre de Brecht et une surprise devant la qualité esthétique des spectacles du Berliner Ensemble, (un éblouissement, dixit Roland Barthes), et donc un engouement pour le théâtre de Brecht et pour Brecht lui-même.

Être brechtien, ce fut ensuite :

            - une entreprise éditoriale de traduction et de publication des pièces et des textes théoriques, qui va durer des années 1950 jusqu’au milieu des années 1970 ;

            - l’apparition de trois discours dérivés de Brecht, s’en inspirant, le commentant et chantant sa louange, ceux de Roland Barthes (1915-1980), Bernard Dort (1929-1994) et André Gisselbrecht (1927-2006). Ces trois discours sont sensiblement différents les uns des autres mais ils furent compatibles et, parfois, complémentaires [7]. Ils ont coexisté sous la houlette de Robert Voisin dans la revue Théâtre Populaire (1953-1964) ;

            - les mises en scène de quelques pièces de Brecht, paradoxalement peu nombreuses, par des metteurs en scène français ou francophones. Essentiellement Roger Planchon et André Steiger.

Étrangement, l’apprentissage du « travail théâtral » selon Brecht et l’appropriation et l’approfondissement de la réflexion, du mode de pensée, qui accompagne ce travail ont été velléitaires, impressionnistes et inachevés. La découverte de Brecht eut une influence stimulante, fut plus qu’un effet de mode, mais ne suscita pas un véritable « travail théâtral » de longue haleine, plutôt seulement des effets de style. La littérature et le théâtre de Brecht ont cependant aidé René Allio à devenir un décorateur important et novateur des années 1960, et au delà. Planchon et Steiger, sont eux aussi devenus des metteurs en scène nouveaux, novateurs et reconnus. La pratique brechtienne, en France, n’eut pas pour ambition de réaliser ce à quoi Brecht avait aspiré : une  sorte  de     « révolution » dans la façon de concevoir, d’inventer et de pratiquer un « théâtre nouveau », impliquant une nouvelle relation à son public. Seules quelques mises en scène de Roger Planchon, sur des décors de René Allio, et d’André Steiger, furent consacrées à des pièces de Brecht. Planchon mit en scène La bonne âme du Se Tchouan (1954, 1958) et Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale (1961).  Quant au Suisse romand André Steiger il  a mis en  scène Paris Tambours dans la nuit (1958) et La bonne âme du Se-Tchouan (1960) avec la collaboration de Maurice Regnaut, poète et traducteur de Brecht, qui endossa la fonction de « dramaturge » [8]. Et Gabriel Garran ne monta que Les Visions de Simone Machard (1967). De même, Jean-Pierre Dougnac monta seulement Homme pour Homme en 1968.

Bref, ce « moment brechtien » fut de courte durée : cinq-six années. Planchon et Steiger ont d’ailleurs travaillé avec Arthur Adamov et sur des textes d’Adamov beaucoup plus que sur des textes de Brecht. Il est vrai qu’Adamov s’intéressait lui aussi à Brecht. Il était en train de s’éloigner du « théâtre de l’absurde » et essayait d’inventer un « théâtre réaliste » parfois d’inspiration brechtienne. Ce que les uns et les autres ont découvert chez Brecht ils l’ont très vite appliqué à d’autres auteurs : Molière, Racine, Shakespeare, ou pour le théâtre contemporain, Adamov, Peter Weiss, Vinaver, Max Frisch, etc. Plutôt qu’une appropriation et un approfondissement de la démarche et de l’œuvre de Brecht ce fut  un « moment », une « mouvance », une « constellation » qui était plus ou moins d’inspiration brechtienne : Brecht dans une constellation d’auteurs contemporains. La dimension intellectuelle et le « discours critique » brechtien furent plus importants que la « pratique théâtrale » d’inspiration brechtienne qui ne planta pas des racines bien profondes, bref, qui demeura superficielle.

 

Pourquoi cette « influence » brechtienne fut-elle de courte durée ? Peut-être parce que Brecht est mort très tôt : en 1956. 1956 fut aussi l’année de l’insurrection de Budapest. Les politiques culturelles dans les pays de l’Est, du bloc soviétique, ne souhaitaient pas donner libre cours à une démarche artistique susceptible d’avoir une influence politique (concernant, par exemple, la fonction sociale du théâtre) telle que l’imaginait Brecht. Helene Weigel et l’équipe du Berliner Ensemble se sont, dès lors, employés à « figer » et à « canoniser » l’image de Brecht et de son théâtre pour qu’au moins il dure sous la forme qu’il avait prise du vivant de Brecht, de 1953 à 1956, au Berliner Ensemble [9]. C’est alors qu’apparut le concept d’une orthodoxie brechtienne. Cette pétrification, cette paralysie, de la « démarche» brechtienne fut redoublée, élevée au carré, avec la construction du mur de Berlin en 1961. La gouvernance de la RDA, soucieuse d’échapper à toute critique, éventuelle, s’efforça, dès lors, d’instrumentaliser l’orthodoxie brechtienne.

 

En France, l’évolution fut de même nature, mais les choses se passèrent différemment, en demi-teinte. La pression « géopolitique » des événements majeurs de la « guerre froide » : insurrection de Budapest, construction du mur de Berlin n’y eut pas un effet direct. On ne se préoccupait guère, à Paris, de la situation internationale ; on admirait en Brecht l’artiste et, à l’occasion, le penseur marxiste qui, bien que marxiste, n’utilisait pas la « langue de bois »[10] et  avait su échapper au stalinisme, contrairement à Louis Aragon [11]. On ne se préoccupait guère de la situation de l’Allemagne de l’Est : difficultés rencontrées par Benno Besson et par l’auteur Peter Hacks, exclusion de Heiner Müller de l’Union des écrivains, etc.

 

La période « faste » de ce « premier brechtisme » en France se situe donc entre 1954 (les représentations parisiennes de Mère Courage, etc.) et 1960-1961, date à laquelle la réception française de Brecht se raréfie, s’immobilise, perd sa substance.

Roland Barthes se détourne du théâtre, et donc aussi de Brecht et de la revue Théâtre Populaire, en 1960-61. À cette date, il en a fini avec Brecht et avec le théâtre. Il passe à autre chose : la littérature, le structuralisme, la littérature, la sémiologie. La « critique brechtienne », selon Barthes, aura été une sorte de propédeutique ou de préambule à ses essais ultérieurs.

Bernard Dort publie son commentaire littéraire des pièces de Brecht, Lecture de Brecht, en 1960 qui sera un ouvrage de référence pendant plusieurs décennies. Au début des années 1960, il devient le « critique de théâtre » (brechtien) par excellence : une sorte de pape de la « critique théâtrale d’inspiration brechtienne ». Après la construction du mur de Berlin son discours se détourne du Berliner Ensemble, des stratégies de « survie brechtienne » à Berlin Est et se tourne vers la démarche « critique » « humaniste » « esthète » de Giorgio Strehler et Paolo Grassi. Après avoir commenté les spectacles fondateurs du Berliner Ensemble, Bernard Dort proclame la « légitimité brechtienne » des mises en scène de Strehler au Piccolo Teatro de Milan et les considère comme esthétiquement supérieures (d’un point de vue brechtien) aux spectacles de Planchon–Allio.  Je songe notamment à sa comparaison des mises en scène respectives de Planchon et Strehler de Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale.  Le Vatican brechtien n’est plus à Berlin mais à Milan.

Quant à André Gisselbrecht, intellectuel communiste [12], après la mort de Brecht et l’insurrection de Budapest il s’efforçait de
« concilier » la pensée décousue et fragmentaire des essais théoriques de Brecht avec le discours plus « « systématique » du
« réalisme critique » selon Lukacs. Or, Lukacs, après Budapest n’était plus en odeur de sainteté. C’est dans cet esprit que Gisselbrecht réalisa, en 1957, un numéro de la revue Europe qui était comme un hommage post mortem à Bertolt Brecht. Gisselbrecht, cherchait probablement à construire et à imaginer à partir de Brecht une figure de l’écrivain marxiste alternative à celle qu’incarnait Louis Aragon (et son journal Les Lettres Françaises) pour le PCF. 

 

Ces trois discours brechtiens atteignent donc leur point culminant en 1960-1961. En 1964, la revue Théâtre Populaire cesse de paraître.  Le « brechtisme », en France (théorie et pratique), était devenu une sorte de « culte laïc de l’esprit critique ». Ce premier brechtisme (intellectuel et parisien) aura duré 10 ans : de 1954 à 1964. Il a, par exemple, tout à fait snobé le metteur en scène suisse Benno Besson qui, à Berlin-Est, fut très proche de Brecht jusqu’à sa mort. Je suis sidéré que ce « brechtisme intellectuel à la française » ait ignoré à ce point la situation dans laquelle se trouvait la postérité de Brecht à Berlin-Est.

 

À mon sens, René Allio pendant une dizaine d’années, de 1954 à1964, s’est intéressé à Brecht — écrivain, intellectuel, metteur en scène — un peu comme, auparavant, il avait pu s’intéresser à Visconti metteur en scène de théâtre et d’opéra, et comme il s’intéressera à des intellectuels tels que Walter Benjamin (étrangement pas en relation avec Brecht), à Mikhaïl Bakhtine (le grotesque, le carnaval), à Michel Foucault, Paul Ricoeur, Clément Rosset, ou à un cinéaste comme Ozu. Brecht théoricien ne l’intéressa que superficiellement et pendant quelques temps. Il n’était pas intéressé par la doctrine, ni par l’Allemagne de l’Est, et il n’était pas curieux des visées et des ambitions à la fois artistiques et politiques de Brecht. Il se détournera sans effort du brechtisme des « Brechtiens » français et des arrière-pensées de la politique culturelle municipale de Jack Ralite, à Aubervilliers, et du PCF. Son centre de gravité n’était pas là. Seul l’artiste chez Brecht l’intéressait et ce que cet artiste pouvait lui apporter à lui artiste en devenir, dans un contexte différent.

 

 

III. Le brechtisme après 1968-Fin de l’après-68 (du gauchisme)-Brecht et les auteurs allemands des années vingt-Brecht expérimentateur

 

J’ai fait la connaissance de René Allio à l’automne 1968, à Beaune, en Bourgogne, où Jean-Pierre Vincent, Christine Laurent et moi travaillions à la mise en scène de La Noce chez les petits bourgeois de Brecht. René Allio, qui travaillait alors au montage de son film Pierre et Paul, vint à plusieurs reprises en Bourgogne, pour rejoindre Christine Laurent.

 

À l’époque, depuis deux ans, je traduisais lentement, de Brecht, avec Béatrice Perregaux [15], L’Achat du cuivre ses « dialogues galiléens » et ses « Entretiens à quatre sur une nouvelle manière de faire du théâtre ». Ce texte, commencé dans les années 1930, occupa Brecht jusqu’à la fin de sa vie. Sa forme dialoguée s’inspire de la forme des « dialogues de Galilée sur les deux systèmes du monde ». J’avais découvert ce texte quelques années auparavant lors d’un Brecht Abend du Berliner Ensemble [14]. Ce texte m’avait semblé sortir la réflexion brechtienne de l’ornière dans laquelle elle se trouvait après la « première vague » brechtienne, à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Je commençai cette traduction pour faire quelques exposés dans un séminaire qu’animait Jean-Marie Villégier à Nancy. Puis je poursuivis, avec Béatrice Perregaux cette traduction qui paraîtra en 1970 à L’Arche éditeur. J’avais passé une bonne partie de l’été à traduire pas à pas ce texte de Brecht dans les vignes, au-dessus de Beaune, chez le directeur technique du Théâtre de Bourgogne. Et je prolongeais mon séjour en travaillant, avec Jean-Pierre Vincent et Christine Laurent, sur une pièce du « jeune Brecht ». Ce spectacle fut un succès, fut repris et donna lieu à une longue tournée la saison suivante, si bien qu’au printemps 1969 Jean-Pierre Vincent, Christine Laurent et moi nous eûmes la possibilité de monter une autre pièce de Brecht Tambours et trompettes (d’après L’Officier recruteur de Farquhar).

Cette conjonction : deux mises en scène de pièces de Brecht (l’une des années 1920, l’autre des années 1950) et la traduction pas à pas de L’Achat du cuivre fit que nous nous trouvâmes, en France, au cœur ou à l’origine de la « seconde vague brechtienne» : Brecht après mai 1968.

Du coup nous sommes devenus, pour les critiques dits « de gauche », les « nouveaux Brechtiens », les « Brechtiens méchants » (selon Le Monde).

 

Cette « seconde vague brechtienne » n’était pas unifiée, elle s’intéressa à d’autres aspects de l’œuvre et de la pratique théâtrale selon Brecht : surtout les pièces dites du « jeune Brecht » [18] dans les années 1920, supposées plus anarchistes, poétiques, plus authentiques, expressives de la personnalité littéraire, romantique-antiromantique, de Brecht. Elles permettaient de soustraire Brecht à l’image rationnelle qu’en donnaient les discours de la première vague. L’air du temps, après Mai 68, nous aida à retrouver un peu le mordant politique de Brecht et son goût de la provocation. Brecht fut, par notre génération, appréhendé dans sa relation aux l’avant-gardes artistiques des années vingt – contemporaines de la révolution d’Octobre, de la révolution spartakiste en Allemagne, des futurismes russe et italien.

Quelques « Lehrstücke » [19] de la fin des années vingt –début des années trente retinrent l’attention de ceux d’entre nous qui étaient les plus politisés et de ceux qu’intéressait la relation de la littérature selon Brecht avec la musique contemporaines, ainsi les collaborations de Brecht avec les compositeurs Kurt Weil et Hanns Eisler.

L’image de l’œuvre de Brecht devint plus complexe, plus variée. Et elle ouvrit la voie à d’autres auteurs des années 1900-1920. Brecht s’inscrivait, dès lors, dans une autre constellation : Brecht et ses contemporains, les auteurs des années 1920, Frank Wedekind, Ödön von Horvath, Marie Luise Fleisser, Karl Valentin…

 

Mais il est une chose, dont j’ai eu fugitivement l’intuition mais que je n’ai pas approfondie [20], c’est la « démarche expérimentale», l’espace littéraire et l’espace d’une pensée « expérimentale » du théâtre tel qu’il est évoqué et analysé dans les échanges de Brecht avec Walter Benjamin. Ce qui était en jeu dans cet échange c’est l’avènement d’une autre figure de « l’auteur » que désigne (notamment) le recours (dès la fin des années 1920) à la notion de « théâtre épique » [21].  La « révolution » que Brecht avait en vue peut se lire notamment dans le texte : Type C et type P dans l’art dramatique.  C’est-à-dire : le théâtre de Type Carrousel (manège de foire)  et le théâtre de Type Planétarium, le théâtre dramatique et le théâtre épique [22].

J’aurais probablement pu entrer plus avant dans « l’atelier de Bertolt Brecht » et approfondir les tenants et les aboutissants de la
« démarche brechtienne »  si j’avais alors mis en relation les réflexions que j’avais ruminées en traduisant L’Achat du cuivre (qui paraîtra en 1970) avec les thèses et hypothèses avancées par Walter Benjamin dans ses  Essais sur Brecht  parus chez Maspero en 1969 [23] — par exemple L’Auteur comme producteur , la théorisation du « théâtre épique » à propos d’Homme pour Homme, et les questions abordées dans Les Entretiens de Svendborg, à propos de Staline et de Kafka ).

J’ai raté cette occasion. Les aléas et les mirages de la vie théâtrale (faire ou ne pas faire une troupe), les opportunités de monter telle pièce plutôt que telle autre, le fait d’avoir le nez sur la prochaine pièce à monter, etc. font que je n’ai ni exploré, ni creusé les questions posées par Brecht et Benjamin entre la fin des années 1920 et le début des années 1940. Philippe Ivernel a rassemblé les éléments d’une nouvelle étape de la réflexion à propos de Brecht et de Benjamin [24].  Son discours ne rend pas obsolètes mais relativise les discours du « premier brechtisme » (Barthes, Dort, Gisselbrecht) et les fait apparaître comme datés.

 

La « démarche expérimentale » de Brecht écrivain, metteur en scène et théoricien, sa conception de « l’écrivain de théâtre comme expérimentateur », je ne l’ai, pour ma part, mise en relation avec le concept de « dispositif expérimental » que plus tard. C’est la réflexion de Heiner Müller sur Brecht dans un texte intitulé Fatzer +/_ Keuner (Faire usage de Brecht sans le critiquer c’est le trahir) qui m’a ramené à ces questions [25]. C’est alors seulement que j’ai été attentif aux potentialités du concept de « dispositif expérimental » dont Benjamin use à propos de quelques textes de Brecht et de Kafka.

 

Ainsi donc, lorsque je rencontre René Allio, à l’automne 68, je suis un « néo brechtien », né en 1944, désireux de renouveler, dans les directions que je viens d’évoquer, la compréhension de Brecht après Mai 68 et au début des années 1970. Je rencontre Allio, un artiste de théâtre et de cinéma de la génération précédente, né en 1924, qui s’est intéressé à Brecht, à l’écrivain et à l’homme de théâtre, dans les années 1950, et qui depuis quelques années (après La Vieille Dame indigne) éprouve le besoin de se détourner de Brecht pour produire son œuvre personnelle[26]) Et il entend que cette œuvre soit essentiellement cinématographique. Allio, en effet, met un terme à sa collaboration avec Planchon dans ces années post Mai 68[27]. Il continuera, certes, à réaliser des décors de théâtre jusque dans les années 1990, et avec nombre de metteurs en scène célèbres, mais cette activité passe désormais au second plan. Elle devient « alimentaire ». Le véritable artiste pour lui c’est le peintre et le cinéaste, celui qui met la peinture en mouvement.  

 

 

IV. Les Camisards

 

Lorsqu’Allio, à l’automne 1968, me propose de travailler avec lui à l’écriture de son prochain film, il hésite entre deux projets : un film contemporain ou un film consacré à Saül et David qui pourrait être tourné dans les Cévennes.

Je ne me voyais pas dans la peau d’un scénariste écrivant un scénario à la Godard, Rivette ou Rohmer. Et je ne me voyais pas en train d’adapter un Livre de l’Ancien Testament. Pour quoi ? Pour qui ? À quelle fin ? Je ne me voyais, je ne m’imaginais pas pourvoir adhérer purement et simplement à la démarche de René Allio.

 

C’est ainsi que durant l’année 1969 et au début de l’année 1970 je discutai régulièrement avec René Allio sur ce scénario hypothétique, comme je parlais avec Christine Laurent et Jean-Pierre Vincent pour trouver un nouveau projet de théâtre (après La Noce chez les petits bourgeois) et comme je participais aux réunions de la Jeune Peinture auxquelles Pierre Buraglio m’avait convié et où je fis la connaissance de Gilles Aillaud (et par ricochet des deux autres peintres avec lesquels j’ai travaillé au théâtre : Titina Maselli et Lucio Fanti pour ne pas être dans une imitation, une relation épigonale avec les décors de Brecht-Neher, de Planchon-Allio ou de Strehler-Damiani.

 

S’il est un point sur lequel Allio a été brechtien c’est la façon de concevoir les décors dans un esprit de figuration et de citation « à la chinoise », en laissant du vide entre les éléments. Il y avait du vide, une respiration de l’espace même lorsque la figuration avait l’air d’être complète.

 

Dans l’après 68, j’étais occupé à ma propre découverte exploratoire de Brecht (en traduisant L’Achat du cuivre qui en donne une vision expérimentale, multiple et panoramique) et désireux de réactiver, politiquement, son théâtre et de renouveler l’idée qu’on s’en faisait (c’est-à-dire de le soustraire à la tutelle des discours de Roland Barthes et Bernard Dort, Gisselbrecht, c’était autre chose) et intéressé surtout par la façon qu’avait Brecht de se mettre lui-même « à distance » de faire en sorte que ce soit toujours quelqu’un d’autre que lui qui parle de lui, un peu par ricochet. C’était le contraire de la façon de procéder de René Allio. J’en ai eu l’intuition dès nos premières rencontres. Allio était désireux de tirer à lui ce dont il voulait parler là où Brecht s’en éloignait, se le rendait étranger. Et pourtant j’acceptai. Et Allio accepta que je n’adhère pas, pas vraiment, ou seulement jusqu’à un certain point. Il fallait trouver ce point – en faire un point de jonction.

René Allio eut toujours cette élégance, cette politesse qui rendit possible nos collaborations. Au fond, j’ai le sentiment qu’il m’avait adopté dans l’un de ses cercles de familiers. Il rendait artistique sa famille propre, elle était au cœur de sa démarche artistique, et il étendait la métaphore familiale à ses collaborateurs artistiques. J’étais dans cette situation.

 

Allio m’invita à venir lui rendre visite dans la maison qu’il avait louée pour ses vacances, avec Christine Laurent, à Carlèques (Saint Laurent de Trèves) dans les Cévennes. J’ai appris plus tard que c’était le lieu de ses vacances d’enfant. C’est dans cette région, dans les paysages cévenols, qu’il avait songé à filmer Saül et David. C’est lors de ce séjour qu’il devint clair que Les Camisards serait le sujet du film. La suite est connue. Les Journaux camisards rassemblés et commentés par Philippe Joutard, particulièrement le Journal de Bonbonnoux, allaient être mis à contribution. Et d’autres personnages allaient rejoindre Bonbonnoux (joué par Rufus) Abraham Mazel, Jean Cavalier et d’autres. Il y avait place pour une approche « historique » de la guerre des Camisards, en écho aux guerres de partisans contemporaines. Et Allio avait aussi la possibilité de filmer les paysages cévenols de son enfance. L’un des objectifs fut de faire apparaître le « groupe » des Camisards comme un « personnage collectif » et de l’opposer au monde, dispersé et individualisé, des nobles et des soldats royaux chargés de mater cette révolte. Allio eut pendant le tournage la tentation d’assurer lui-même la voix off de Jacques Bonbonnoux – ses amis et les acteurs le dissuadèrent de                  « privatiser » à ce point ce récit de l’histoire des Camisards.

 

Pour ma part, je m’attachais à la conduite du récit, à la sélection des personnages (Abraham Mazel, Jean Cavalier et d’autres), au choix de la séquence de cette guerre (il n’était pas question de tout raconter) et, enfin, à l’alternance des scènes relatives aux nobles cévenols (catholiques ou protestants), aux officiers royaux et, d’autre part, aux Camisards rebelles. Je me souviens avoir réfléchi à une structure binaire inspirée de La nouvelle Babylone de Trauberg et Kosintsev – alternance des scènes montrant les Communards et les Versaillais. Ce qui m’intéressait c’était la structure du récit. Je participais à l’établissement du récit filmique mais sans imaginer ce que devraient être les « images ». C’est la raison pour laquelle je parlais à l’époque du « scénario comme genre littéraire ». Lorsque le tournage du film commença j’étais à Épinal en train de faire en sorte que mon service militaire ne dure pas trop longtemps. René Allio n’avait pas eu besoin de moi pour les repérages. Cette première collaboration me donna le sentiment que j’avais à m’occuper de l’aspect historique.

 

En fait, je me représentais mon travail de scénariste un peu comme celui du « dramaturge » au théâtre : les personnages, leurs rapports et la conduite du récit. L’existence d’un référent et d’un matériau historique rendait mon intervention plus facile : je n’avais pas à me mettre dans la peau de l’auteur, il me fallait seulement trouver la bonne distance et analyser le matériau – les plaisanteries ne m’étaient pas interdites – quelques citations discrètes (du Sopha de Crébillon) ou quelques allusions au XVIIIe siècle tel qu’on pouvait l’imaginer à partir de la comédie anglaise de la Restauration. Je venais d’assurer, avec Jean-Pierre Vincent et Christine Laurent, la mise en scène d’une pièce de Brecht adaptée d’une Comédie de la Restauration. Et René Allio, dans sa collaboration avec William Gaskill en tant que décorateur, avait littéralement renouvelé, en Angleterre, la façon de concevoir le décor des comédies de la Restauration.  Il y avait dans l’invention cinématographique de René Allio un va-et-vient entre théâtre et cinéma. C’est flagrant dans Les Camisards, on y retrouve d’une part, des acteurs du Théâtre de la Cité de Planchon, de la génération d’Allio (Jean Bouise, Isabelle Sadoyan, Jacques Debary…), ainsi que des ex-directeurs de la Décentralisation (André Reybaz et Hubert Gignoux) et d’autre part des acteurs de l’après Mai 68, de la génération de Jean-Pierre Vincent, Christine Laurent et moi (Hélène Vincent, François Marthouret, Gérard Desarthe, Maurice Bénichou, Olivier Perrier, Philippe Clevenot, Dominique Labourier). Il y avait dans ce film une géologie des générations.

 

 Je n’ai pas participé au film suivant Rude journée pour la Reine (1973) qui supposait, me semble-t-il, une adhésion à l’imaginaire de René Allio. Et je pensais que pour cela il n’avait pas besoin de moi. Il y a donc eu une interruption de quelques années.

 

Quelques années plus tard (1974-75), René me proposa de collaborer au scénario de Moi, Pierre Rivière … et, pour ma part, je lui proposai (ainsi qu’à Christine Laurent) de faire le décor et les costumes du Chatterton d’Alfred de Vigny que je devais mettre en scène après ma démission de la Compagnie Vincent-Jourdheuil, c’est-à-dire après la fin de ma collaboration avec Jean-Pierre Vincent. Ce fut notre unique collaboration théâtrale ; elle témoignait du fait que mon travail théâtral ne supposait pas une rupture avec les artistes de la génération précédente. Un tournant peut-être, pas une rupture.

 

Ma collaboration avec Allio n’a été ni continue ni régulière. Mais il y a eu entre nous une sorte de fidélité amicale.  Ce fut une collaboration en pointillés avec des interruptions de 3-4 ans. Entre Les Camisards (1970) et Moi, Pierre Rivière… (1976) puis entre Moi, Pierre Rivière…  et Un Médecin des Lumières (1988) et enfin entre Un Médecin… et  Transit (d’après Anna Seghers, 1991).  Entre Les Camisards et le Médecin … René réalisa Retour à Marseille 1980) et anima (1979-1985) le Centre Méditerranéen de Création Cinématographique. Le matelot 512 (1984) marqua la fin de cette période marseillaise. Entre ces deux « grosses productions », il y avait eu la réalisation d’un film improbable, quasiment sans personnages, excepté les apparitions des fils de René Allio, Pierre et Paul, portés par le flot des images : L’Heure exquise. Un chef d’œuvre, quasiment sans personnages. Un portrait poétique de Marseille, ville mythique de la lignée des Allio. À toute cette époque marseillaise je n’eus aucune part. Je ne suis venu à Marseille, pour une rencontre, qu’une seule fois pour parler des Camisards et de Moi, Pierre Rivière …. J’étais logé sur le vieux port. Jean-Pierre Peter participait à la même « table ronde ».

 

Revenons à Pierre Rivière. Il y avait le manuscrit, en deux parties (si ma mémoire est bonne) : la vie des parents, et de Pierre Rivière, jusqu’au meurtre, puis l’errance de Pierre Rivière dans le bocage normand après le meurtre.

Lorsque René Allio m’a proposé de collaborer à ce scénario Pascal Bonitzer et Serge Toubiana étaient déjà associés à ce projet. Je me souviens que, lors de nos premières rencontres, ils évoquèrent la façon que Jean-Marie Straub avait d’approcher ses sujets. Et c’est peut-être « à la Straub » que les notables, autorités judiciaires et médicales, prirent acte du triple meurtre de Pierre Rivière.

Pour ma part, n’étant pas à l’aise dans les « pratiques discursives » des Cahiers du cinéma, je proposai de me concentrer d’emblée sur les scènes de l’errance après le meurtre.

 

 

Dans les années précédentes, j’avais travaillé sur la pièce de Büchner Woyzeck (1836). Je l’avais traduite et j’avais exploré les manuscrits de Büchner, la pièce étant inachevée, pour en établir une « version scénique ». Ceci m’avait fait entrevoir comment Büchner (mort en 1837, à 23 ans, avait traité et figuré dans sa pièce le « cas Woyzeck » –Woyzeck avait tué sa compagne, sa maîtresse en 1821 et un célèbre médecin le docteur J. C. A. Clarus avait rédigé en 1823 un rapport d’expertise sur la figure de l’assassin Woyzeck[28].

C’est en songeant à la façon qu’avait Büchner d’enchaîner les « séquences » que je livrai des hypothèses de scènes de l’errance de Pierre Rivière. Le meurtre commis par Woyzeck était à peu près contemporain des meurtres commis par Pierre Rivière. Et l’un et l’autre avaient fait l’objet d’études médicales de type psychiatrique.

Et j’avais, en effet, été surpris et enthousiasmé par la façon qu’avait Büchner d’imaginer et d’enchaîner les séquences de la vie et des pensées de son personnage. Ce que Büchner avait fait c’était probablement ce qu’il fallait faire à partir des journaux de Pierre Rivière pour le personnage de Pierre Rivière. C’est sur ce point, qui était un point clef du scénario, que s’est établie la connivence entre René Allio et moi à propos de ce scénario. René, en effet, cherchait comment être en affinités à la figure de Pierre Rivière enfant – fabricant de « calibènes » — et adolescent cruel avec certains animaux, préoccupé de questions théologiques. La figure de Pierre Rivière fut la porte étroite par laquelle René Allio s’est introduit dans l’histoire de la famille Rivière et du meurtre de Pierre Rivière. C’est ainsi, par ce biais, qu’il en faisait son histoire.

René Allio avait pris le parti de faire jouer les rôles des paysans et des membres du clan Rivière par des paysans de la région. Une seule exception : la distribution d’Olivier Perrier qui était en train de devenir un acteur mascotte de René Allio, comme le fut, dans d’autres films, Christiane Rorato.  Cette présence des paysans de la région conféra au film une sorte de vérité ethnographique et rendit possible grosso modo le financement du tournage. Le rôle de Pierre Rivière fut attribué à Claude Hébert. Ces choix de distribution étaient extrêmement dangereux ; ils sont pour beaucoup dans la qualité du film. Un film sans vedette, loin du déjà vu cinématographique. C’est ainsi que Claude Hébert devint, pendant quelques années, une figure de la « famille artistique » de René Allio. Le mouvement, en effet, n’était pas à sens unique : la famille réelle devenait une part centrale de la famille artistique et la famille artistique intégrait, métaphoriquement, cette famille réelle.

 

À l’occasion de ce film nous fîmes la connaissance de Jean-Pierre Peter, historien de la médecine. C’était lui qui avait découvert, aux Archives départementales du Calvados, le manuscrit de Pierre Rivière et qui l’avait fait découvrir à Michel Foucault. Et il avait participé au séminaire que Foucault avait organisé au Collège de France. C’est ainsi qu’à propos des manuscrits de Pierre Rivière, René eut des rencontres avec Michel Foucault et avec Jean-Pierre Peter, auxquelles je fus convié. Jean-Pierre Peter était moins célèbre que Michel Foucault mais il était lui aussi très savant et il avait (en tant qu’intellectuel) manifestement l’estime de Michel Foucault. L’un et l’autre, à mes yeux, dans leurs recherches, en tant qu’historiens capables d’un discours philosophique, témoignaient des limites ou des apories de l’imaginaire des Lumières, des limites de la raison. En cela, pour moi, ils rejoignaient Georg Büchner (1813-1837), Hölderlin (1770-1843), et Heinrich von Kleist (1777-1811). Trois auteurs qui avaient amenés la pensée des Lumières à sa où à ses limites.

Ce que faisaient Michel Foucault et Jean-Pierre Peter, à mes yeux, c’était d’amener pareillement la pensée marxiste (qu’il s’agisse du marxisme de Lukacs ou de celui d’Althusser) à sa limite ou à ses limites. Ce qui rendait inévitable le renouvellement du discours historique ou historiographique – entreprise dont ils furent (entre autres performances intellectuelles) les héros. Le travail sur le scénario de Moi, Pierre Rivière … a été le moment et le lieu d’un changement fondamental concernant la conception de l’histoire et le rapport des individus, des êtres humains avec ladite histoire. Le déplacement d’accents qui s’effectuait ainsi, par exemple, d’Althusser à Foucault, était homologue au déplacement d’accent que nous étions amenés à effectuer de Brecht au traitement des manuscrits de Pierre Rivière, c’est-à-dire de Brecht à Büchner (en sens inverse de la chronologie historique)[29].

 

 

V. Le Centre Méditerranéen de Création
Cinématographique (1979-1985)

 

De 1977 à 1985 je n’eus quasiment pas de contacts avec René Allio. Cette période recouvre  la préparation de Retour à Marseille et la période du Centre Méditerranéen de Création Cinématographique (1979-1985). J’ai dû venir une ou deux fois à Marseille pour des rencontres que le Centre Méditerranéen… organisait au Centre de la Vieille Charité.  Je me souviens seulement avoir passé une ou deux nuits dans un hôtel qui donnait sur le Vieux port. Et je me souviens de l’époque où René Allio, n’ayant pas obtenu l’accord d’Yves Montand, s’était résolu à engager Raf Vallone qui n’était plus le Raf Vallone de Sur les quais, il était devenu metteur en scène d’opéra.

 

Après une projection privée de Retour à Marseille, en 1979 probablement, j’avais assisté à un échange de René Allio avec Gaston Deferre. Le maire de Marseille, qui était une sorte de « suzerain » de la cité phocéenne n’avait pas pris de gants : « Allio, vous crachez dans la soupe ! ». L’image de Marseille que le film véhiculait n’était pas suffisamment publicitaire. Le Centre Méditerranéen ne commençait pas sous les meilleurs auspices[30].  De 1977 à 1985, je n’eus aucun contact de travail avec René Allio, et pas non plus avec Christine Laurent. Je n’ai revu René Allio qu’à son retour de Marseille.

 

Dans l’intervalle j’ai continué à réaliser, avec les peintres Lucio Fanti, Gilles Aillaud, Titina Maselli, des spectacles consacrés à Jean-Jacques Rousseau, à Montaigne, et à l’auteur latin Lucrèce.

D’autre part, en 1976, j’avais fait la connaissance de Heiner Müller à Berlin-Est. J’avais commencé à traduire plusieurs de ses pièces[31] et j’étais devenu, au début des années 1980, son « agent » pour les pays francophones. C’est ainsi que j’ai établi une connexion entre Heiner Müller, Gilles Aillaud et Titina Maselli, qui a largement déterminé les modalités et les formes de la réception de Heiner Müller en France[32].

C’est en traduisant et en mettant en scène les textes de Heiner Müller que je fus amené à constater que la « réception française » de Brecht, y compris la mienne, avait été velléitaire et inachevée : elle avait porté sur le « jeune Brecht » et sur les « pièces didactiques ». Les « ex-brechtiens » de ma génération n’avaient pas pris la mesure de la problématique et de la démarche expérimentale (artistique, intellectuelle et philosophique), variable selon les époques, de Bertolt Brecht. Brecht fut, en effet, avec Anna Seghers, une voix singulière, critique, et une des colonnes vertébrales culturelles de l’Allemagne de l’Est, c’est-à-dire de l’Allemagne dans le bloc de l’Est. À Paris, dans ces années-là, on ne s’inquiétait pas beaucoup du « bloc de l’Est ». Bref, mon itinéraire « artistique », s’était alors considérablement éloigné, séparé de celui de René Allio.

 

À son retour de Marseille, après avoir réalisé le film Le Matelot 512, René Allio m’invita à participer à un groupe de travail avec Jean-Pierre Peter. En fait, il m’invita pour que je « triangule » la relation de travail qu’il souhaitait avoir avec Jean-Pierre Peter. C’est Michel Foucault, qui portait une grande estime à Jean-Pierre Peter, qui, à ma connaissance, l’avait présenté à René Allio.  Jean-Pierre Peter était à la fois réservé, rigoureux, peut-être un peu rigoriste, en tout cas il était cévenol.  Je me souviens avoir évoqué avec lui le rapport du médecin « psychiatre » Clarus sur le cas Woyzeck. Il en avait déniché une traduction française à la bibliothèque de l’École de Médecine. C’était un intellectuel et un homme d’archives. Je crois qu’il impressionnait René Allio. Ses recherches - il préparait une thèse - portaient sur la médecine au XVIIIe siècle, peut-être sur quelques médecins particuliers.

 

René Allio nous a donc réunis pour imaginer un projet télévisuel consacré à la paysannerie et à son histoire au XIV-XVe, XVII-XVIIIe et XIX-XXe siècles. Nous avons eu droit à un séminaire particulier extrêmement stimulant. On y passait d’un siècle à l’autre, sans jamais les confondre, où l’on sautait du coq-à-l’âne, d’une thèse quasi-philosophique à une anecdote tout à la fois éclairante et évocatrice. Le résultat fut un projet de plusieurs films ou émissions de télévision de formats variables. Je me souviens des deux projets de films : - l’un, situé dans la France du XVIe siècle et consacré à la figure du Roi « fou » « Charles VI le bien-aimé[33] » qui avait été une figure d’identification pour la France paysanne de l’époque - l’autre consacré au médecin des Lumières.  Le troisième projet, d’une certaine importance, devait traiter de la révolte des vignerons du Languedoc et du Roussillon de 1907. Un projet ambitieux, dans lequel la paysannerie était le personnage principal[34], que René Allio rédigea et présenta tout d’abord à Jean-Pierre Peter puis à la télévision : FR 3 et la Sept qui venait de se créer.

 

VI. Un Médecin des Lumières

 

De ces divers projets seul Un Médecin des Lumières sera finalement réalisé.

Je ne saurais raconter comment s’est passée l’écriture du scénario, ni énumérer les thèmes dont nous avons jugé qu’il fallait les avoir abordés à propos de la vie à la campagne, c’est-à-dire à propos des vies individuelles et à propos de la population dans son ensemble : les accouchements, les morts, une épidémie.

Certains de ces thèmes et de ces matériaux d’époque nous les empruntions aux récits de Jean-Pierre Peter et à ceux d’Arlette Farge qui avait pris le relais lorsque nous passâmes à l’écriture proprement dite du scénario. Qu’advient-il des nourrissons mort-nés ? Je me souviens qu’Arlette Farge nous avait raconté qu’on les amenait dans les « sanctuaires à répit » où les paysannes et paysans concernés attendaient que le corps du nourrisson mort-né lâche un souffle ou une flatulence qui allait permettre de le baptiser in extremis.

 

René Allio avait fait appel à Arlette Farge non seulement en raison de sa connaissance des archives de la vie, en ville et à la campagne, au XVIIIe siècle, mais aussi en attendant d’elle qu’elle contredise nos imaginaires (celui de René Allio et le mien) inévitablement « genrés » comme on dit aujourd’hui. Je me souviens que René Allio, dans cette période immédiatement préliminaire à l’écriture du scénario, m’avait offert un pavé universitaire, un ouvrage collectif de plusieurs historiennes consacré à « La Femme au XVIIIe siècle ». La façon qu’avaient les historiens d’écrire l’histoire, de mettre en regard les biographies individuelles et l’histoire collective était en train de changer. Jean-Pierre Peter d’abord, Arlette Farge ensuite ont été comme deux pilotes qui nous permis d’éviter quelques écueils et de mettre un peu d’ordre dans ce capharnaüm historique. L’écriture de ce scénario[35] fut aussi contemporaine de la séparation de René Allio et Christine Laurent après plus de quinze ans de vie commune. 

 

Dans ce paysage sociologique chaotique il fallait esquisser et suivre, en pointillé, les itinéraires des uns et des autres. On suivait la jeune fille qui avait échappé à une tentative de viol en mordant le nez de son agresseur et qui, ensuite, chaque fois qu’elle avait ses règles voyait le nez de son agresseur se mettre à saigner à l’improviste. Lui-même étant évidemment le premier surpris. Bref, le corps de la femme était, à de multiples égards, comme une aporie dans ce paysage des Lumières. La nature de l’épidémie amenait le médecin à instituer un dispensaire et à ne pas respecter les limites de validité des juridictions seigneuriales.  Il y avait, d’une part, les relations entre les notables : entre le médecin (nouveau venu) et la comtesse, et les aventures du comte avec telle ou telle de ses paysannes.

Les biographies des nobles couraient parallèlement aux relations plus fragmentées entre les représentants du petit peuple paysan. Le regard de René Allio sur cet écheveau oscillait entre le regard du médecin et le regard d’un enfant. C’est par l’intermédiaire du médecin, homme de savoir, rationaliste, ayant une claire conscience de son rôle progressiste, mais incapable de tout contrôler dans ses relations avec les uns et les autres, que René Allio réécrivant toutes les esquisses que nous lui fournissions faisait du film son film. Je me souviens qu’à l’époque, j’étais à Amsterdam où je mettais en scène, en néerlandais, la pièce de Gilles Aillaud Vermeer et Spinoza que j’avais présentée un an auparavant au Théâtre de la Bastille[36]. J’avais emporté Les Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R*** (1732) et ce « monologue épistolaire » m’a permis de fournir à René Allio un « matériau citationnel » qui nous a permis, depuis Amsterdam, de donner à ce scénario une allure XVIIIe sans trop de fausses notes. Car il fallait tout de même que les nobles au moins soient dans l’air du temps. C’est ainsi que René Allio a été amené à figurer le personnage du médecin de manière un peu plus rigoriste, peut-être un protestant ou un ex-protestant converti affichant dans son costume et sa manière d’être son refus de l’ostentation. Ce rigorisme, cette sévérité d’inspiration protestante donnent évidemment plus de relief à la relation que le médecin aura avec la Comtesse.

Je partageais, avec René Allio, un goût, un intérêt pour l’acidité, l’humour des comédies anglaises de la Restauration et des romans anglais du XVIIIe siècle (Tom Jones) que nous trouvions moins soumis à l’obligation d’attendrir, moins « pleurnichards » que les pièces françaises de la même époque.

Les trois films Les Camisards, Moi Pierre Rivière …, Un Médecin des Lumières, furent tous les trois situés dans une région particulière : les Cévennes, le bocage normand, le Bourbonnais à une époque déterminée, ce qui induisait quelque chose comme une sensibilité géographique et historique, une conception métaphorique de l’unité de lieu ; l’unité aussi d’un regard, le regard de René Allio sur les paysages de la Can de l’Hospitalet dans les Cévennes, sur le bocage normand et sur la forêt de Tronçais dans le Bourbonnais. Dans Un Médecin des Lumières comme dans Les Camisards l’expérience et les liens que René Allio avait entretenus et entretenait avec le monde du théâtre a aidé au « bouclage » budgétaire de la production. Les conditions de tournage, qui n’étaient pas luxueuses, l’ont conduit à inventer une sorte de poésie de la précarité, qui était évocatrice et ne recherchait pas une figuration exhaustive. Question de regard, question d’image ; René Allio avait été peintre avant de devenir décorateur de théâtre, puis cinéaste. Le centre de gravité du tournage fut le Théâtre des Fédérés d’Olivier Perrier et de Jean-Paul Wenzel à Hérisson dans l’Allier. L’équipe du film devenait une sorte de troupe de théâtre, de famille élargie à la population d’une région, d’un lieu historique. La relation que René Allio entretenait avec ses lieux de tournage on pourrait sans doute le décrire en empruntant des notions, des concepts, des affects au paysage mental que décrit, qu’analyse Michel Foucault dans un texte qu’il avait intitulé (si ma mémoire est bonne) Le Corps utopique.

 

 

VII. Transit

 

Avec Transit, René Allio revenait au paysage de son enfance, la ville de Marseille. Je fus associé à ce projet de manière « plus instrumentale », en raison de l’intérêt que j’étais supposé avoir porté à l’histoire des exilés allemands dans le sud de la France : Walter Benjamin, Ernst Weiss, Walter Hasenclever, Lion Feuchtwanger. Les recherches sur les camps d’internement du Vernet et des Milles ne se développeront qu’à partir des années 80-90, c’est-à-dire  à l’époque où nous rédigions le scénario de la série télévisée en trois épisodes et du film. Notre propre travail était contemporain des recherches historiques menées à l’initiative de l’Université d’Aix-en-Provence, et particulièrement de Jacques Grandjonc.

 

J’étais supposé pallier le manque d’informations sur la « situation » des émigrés allemands et de la diaspora juive-allemande. Or, la vie d’Anna Seghers et de ses enfants à Marseille était déterminée par cette situation. Son mari, Laszlo Radvanyi, fut interné au Vernet et au camp des Milles. Il a réussi, me semble-t-il, à quitter Marseille sur le même bateau que son épouse et ses enfants.

 

Le film est évidemment le témoignage de cette vie précaire et angoissante, - rendue plus angoissante encore par les difficultés, les démarches kafkaïennes, pour obtenir les visas, les billets pour avoir une place sur un bateau, les papiers pour pouvoir séjourner dans les Antilles françaises, au Mexique ou aux États-Unis. C’est tout d’abord la valeur de témoignage, existentiel et historique, qui nous a frappés et que nous avons voulu traduire : faire connaître cette situation des émigrés allemands en transit à Marseille dans ces années-là.

En mars 1941, Anna Seghers, ses enfants, et son mari, sorti du camp des Milles, embarquent sur le Capitaine-Paul-Lemerle, direction les Antilles. C’est sur ce bateau, pendant la traversée, qu’Anna Seghers écrit Transit (au moins en grande partie). J’ai quelques souvenirs des échanges de René Allio avec Pierre Radvanyi lorsque nous commençâmes le travail d’écriture du scénario pour les épisodes destinés à la télévision. Tous deux avaient vécu à Marseille à cette époque et avaient fréquenté le même lycée.

Le roman d’Anna Seghers nécessiterait une étude littéraire pour distinguer le registre : 1. du témoignage d’une expérience, individuelle et collective, celle des écrivains allemands en exil — ceux qui trouvent l’énergie pour survivre et ceux qui se suicident, d’un autre registre ;  2.  celui du chassé-croisé des personnages principaux de Transit. Je soupçonne que la fiction littéraire du roman, qui condense et expose l’expérience d’Anna Seghers et son imaginaire, diffère de la fiction du film de René Allio. Ce que René Allio présente c’est d’abord son regard sur Marseille dans ces années-là, avec, dans ce paysage (Marseille comme refuge et comme piège – purgatoire peut-être), les émigrés allemands en transit, condamnés à une immobilité agitée et anxieuse. Le vécu d’Anna Seghers est probablement pris en compte par René Allio mais peut-être moins le chassé-croisé des morts et des vivants, des fantômes de l’émigration. Telles sont les questions que je me poserais, que je me pose.

Mais, très franchement, je suis un peu surpris que ce récit d’Anna Seghers puisse devenir aujourd’hui le cadre, le prétexte à l’évocation d’autres migrations contemporaines qui deviennent ainsi l’arrière-plan, supposé contemporain, d’un chassé-croisé dans une vie de couple aujourd’hui. Le passé, le vécu historique, à mes yeux, n’est pas moins intéressant que le présent. La ville de Marseille vue par René Allio est un lieu hanté par des fantômes.

 

J’avais proposé à René Allio de le mettre en relation avec quelques acteurs et actrices de Berlin-Est qui étaient proches de Heiner Müller et d’Anna Seghers. Il éluda ma proposition et préféra s’en remettre à l’agence qui organisa une ou deux journées de casting, en Bavière, dans les environs de Munich[39].  Il voulait, je crois, éviter que son film soit tiraillé entre deux légitimités, celle d’Anna Seghers et la sienne.

 

 

 

1. Allio a d’ailleurs mis en scène Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, quelques mois plus tard, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. En ce lieu il a également, en 1966, tourné plusieurs scènes de son deuxième film L’Une et l’Autre avec Malka Ribowska et Françoise Prévost aux côtés notamment de Philippe Noiret et Michel Robin.

2. Le personnage interprété par Victor Lanoux.

3. Le rôle interprété par Malka Ribowska, qui fut la seconde épouse de René Allio et la mère de son fils cadet Simon Allio.

4. La « vieille dame » indigne, interprétée par Sylvie.

5. Cette vision (picturale-poétique) de Marseille, comme un long travelling autobiographique marseillais se retrouvera dans L’Heure exquise, dans Transit et, dans une moindre mesure dans Retour à Marseille. Nicolas Philibert a écrit un très beau texte sur L’Heure exquise : ce film est une sorte de manifeste esthétique de René Allio.

6. Dans le cadre du Festival international d’art dramatique de la ville de Paris puis du Théâtre des Nations.

7. Leur conjonction détermina l’image de ce qu’il est convenu d’appeler le « brechtisme » à la française. Être brechtien c’était faire acte d’allégeance à « ces » discours. Ce qui est un peu paradoxal, la pensée de Brecht, sa façon de penser, étant rétive à la notion même d’acte d’allégeance.

8. Jean Vilar mit en scène : Mère Courage (1951, 1959, 1960) et Arturo Ui (1960), il avait sa propre esthétique qu’il confrontait et adaptait aux pièces de Brecht qu’il a montées.

9. Auparavant, de 1948 à 1953, la troupe de Brecht, dirigée par Helene Weigel, était accueillie occasionnellement au Deutsches Theater.

10. Il pratiquait ce que lui-même appelait « das plumpe Denken », la pensée balourde.

11. Brecht avait échappé au stalinisme mais, bien sûr, il n’était pas en mesure d’échapper aux situations dans lesquelles il se trouvait à Berlin-Est.

12. Rédacteur en chef adjoint de La Nouvelle Critique, la revue du PCF qui s’adressait aux intellectuels.

13. Peu après la mort de Brecht il fut, de facto, exclu du Berliner Ensemble.

14. Mis en scène par Karge et Langhoff et quelques autres assistants du Berliner Ensemble.

15. Qui deviendra la fondatrice des études théâtrales à l’Université de Genève.

16. Ce sera le premier volume de la collection Travaux. D’autres essais théoriques de Brecht paraîtront dans cette collection dans les années suivantes.

17. Le Théâtre de la Ville avait songé à confier cette mise en scène à Giorgio Strehler ou à Benno Besson. Ces derniers n’étant pas libres nous fûmes la « roue de secours ».

18. Baal, Tambours dans la nuit, Dans la jungle des villes, Homme pour homme.

19. Pièces pour apprendre, souvent appelées « pièces didactiques » : Les Horaces et les Curiaces, La Décision, Celui qui dit oui Celui qui dit non.

20. Gilles Aillaud, Christian Bachmann et moi avons eu le projet, la velléité, de faire un livre où Bachmann eut critiqué le « mysticisme » de Benjamin, où j’eus pour ma part traité de Brecht et de Benjamin, et où Gilles Aillaud eut rassemblé plusieurs de ses interventions dans le bulletin de la Jeune Peinture.

21. Les commentaires ultérieurs (de « l’orthodoxie brechtienne ») réduiront cette « hypothèse » d’un « théâtre épique » à n’être que la dénomination d’un nouveau « genre littéraire ». Benjamin et Brecht avaient pour cette notion des ambitions (philosophiques, politiques, artistiques) plus élevées.

22. Cf. L’Achat du cuivre. L’intérêt de Brecht pour Galilée à la fin des années 30 n’est pas d’inventer une figuration autobiographique de Brecht lui-même. 23. L’imaginer sujet à une complaisance autobiographique, c’est se méprendre sur ses intentions. Il était beaucoup plus ambitieux et beaucoup plus arrogant que cela. Cet intérêt de Brecht pour Galilée témoigne de l’intérêt qu’il avait de faire accéder le théâtre à une « philosophie de type expérimental », c’est-à-dire excédant les limites de la subjectivité.

23. Traduction de Paul Laveau.

24. Il a traduit le Journal de travail de Brecht 1938-1955 (paru en 1976 à L’Arche), Les Essais sur Brecht de Benjamin (édition augmentée) La Fabrique (2003), Brecht & Benjamin Histoire d’une amitié par Erdmut Wizisla  (Klincksieck, 2015) et de nombreux textes d’Ivernel  ont été publiés en 2022 par Klincksieck sous le titre Walter Benjamin Critique en temps de crise. Dans les années 1970-1980 il avait travaillé sur les « pièces didactiques » de Brecht et s’était fait l’écho des travaux de Reiner Steinweg sur la « théorie de la ”pièce didactque” ».

25. Cf. deux recueils de textes choisis par moi : Heiner Müller Erreurs choisies (L’Arche, 1988) et Heiner Müller Conversations 1975–1995 (Éditions de Minuit, 2019).

26. En fait il est devenu allergique au discours des « Brechtiens français » donneurs de leçons aux artistes.  Cette allergie concerne particulièrement Roland Barthes et Bernard Dort (Cf. ce qu’ils ont écrit à propos des Trois mousquetaires et de Schweyk dans la Seconde Guerre mondiale). À quoi il faut ajouter la            « politique commerciale » de L’Arche qui s’accordait mal avec les ambitions (commerciales) du Théâtre de la Cité (Planchon-Allio).

27. Luciano Damiani, en Italie, cesse pareillement sa collaboration avec Strehler à peu près à la même époque. Planchon lui aussi est alors désireux de produire son œuvre personnelle.

28. Cf. l’édition de Woyzeck, traduction de Jean-Louis Besson et moi-même, parue aux Éditions Théâtrales. Le rapport de Clarus y est publié (traduit par les mêmes) p.100-124.

29. Je me suis souvenu de tout ceci lorsque j’eus l’occasion, au début des années 2000, de mettre en scène quelques opéras de Mozart, notamment La Finta Giardiniera et Cosi fan tutte. Je me souvins alors de quelques travaux que Jean-Pierre Peter avait consacrés au « magnétisme animal » de Mesmer et au
« somnambulisme artificiel » de Puysegur.

30. Cet épisode me rappela la projection privée des Camisards. André Gisselbrecht était venu pour le compte de L’Humanité. Il avait quitté la Nouvelle Critique dont il avait été le rédacteur en chef adjoint. Il avait dit, avec son sourire de carnassier mélancolique, que dans Les Camisards le « rigorisme protestant » faisait bon ménage avec le maoïsme.

31. Elles seront publiées aux Éditions de Minuit à partir de 1979.

32. En mettant en scène à Saint-Denis les pièces Mauser et Hamlet-machine dans des décors respectivement de Titina Maselli et de Gilles Aillaud. Puis en réalisant (en 83) avec Gilles Aillaud (et Jean-François Peyret) à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, quatre soirées intitulées Heiner Müller – De l’Allemagne.

33. À peu près contemporain de l’Henry V, de la pièce de Shakespeare.

34. Comme les Camisards avaient été le « personnage principal » (et un personnage collectif) dans le film homonyme. Dans Moi, Pierre Rivière … le parti pris ethnographique conduisait aussi à voir la paysannerie à travers la famille Rivière.

35. Il sera publié sous la forme d’un livre, comme s’il s’agissait d’un roman, par Actes Sud en 1988. La rédaction finale, comme d’habitude, fut le fait de René Allio.

36. Avec la collaboration de Jean-François Peyret.

37. Le camp des Milles ne sera ouvert au public comme « lieu de mémoire » que dans les années 2010. 

38. Probablement plus du film que de la série télé.

39. Il demanda cependant les costumes à Gisela Storch qui avait réalisé ceux de quelques films de Werner Herzog, d’Helma Sanders, d’Amos Gitaï et de plusieurs de mes spectacles.

À propos de René Allio
Marie H. Quinton

J’ai rencontré René Allio pour travailler avec lui en tant que scripte sur son long-métrage Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. J’avais vu l’un de ses précédents films, La Vieille Dame indigne, que j’avais beaucoup apprécié, et j’étais heureuse de le rencontrer. Nous avons tout de suite sympathisé. Il était agréable, bienveillant, à l’écoute de jeunes personnes comme moi qui débutaient dans le métier. Il m’a questionnée sur mon court passé professionnel et m’a fait confiance. Pour s’entourer, il avait choisi une équipe de jeunes techniciens : les premiers assistants Gérard Mordillat et Nicolas Philibert, le producteur René Féret, et sélectionné des comédiens non professionnels pour les rôles principaux à l’exception de celui du menuisier, endossé par Olivier Perrier.

Cela me plaisait. Les films d’Allio sortaient du schéma habituel du cinéma grand public. Mon travail avec lui correspondait à l’image que j’avais de ce métier de scripte : en dehors des charges purement techniques, de la paperasse, des rapports nombreux et obligatoires, j’avais le bonheur, en arrivant le matin sur le décor, de discuter avec René du sens artistique de chaque séquence : la place de la caméra, le choix des plans en fonction du temps, du lieu, des acteurs. Puis, à chaque fin de plan, nous échangions nos impressions pour choisir la bonne prise pour le montage. Travailler avec Allio était très agréable car il était calme, serein, de bonne humeur, drôle, attentif à tous et à tout, jusqu’au moindre détail de la décoration, des costumes. Il ne s’agissait pas pour lui de remettre en question le travail de chacun, mais d’ajouter un petit plus, une touche personnelle. Avec les comédiens non professionnels, il montrait une grande empathie, une patience remarquable. Tous les participants avaient conscience de l’originalité de ce film et se sentaient investis, contents d’y participer. L’ambiance était très bonne, René était heureux. S’il n’était pas satisfait, il ne s’adressait qu’à la personne concernée et faisait en sorte que ses contrariétés ne retombent pas sur l’ensemble de l’équipe.

Plus le tournage avançait, plus notre complicité grandissait. À tel point qu'il m’a proposé de suivre le montage en tant qu’assistante. Je n’avais jamais fait ça. J’ai été à la fois très flattée par sa proposition et terrorisée à l’idée que je n’y arriverais pas. Mais j’ai dit oui, consciente d’une telle chance de vivre sur un même film le tournage et le montage, ce qui n’est pas courant. C’est peu dire que j’ai appris, grâce à René, les bases solides de mon nouveau métier. À nouveau, il me faisait confiance et je ne voulais pas le décevoir. Encore aujourd’hui, je lui suis très reconnaissante et je pense que je n’aurais pas pu faire carrière sans son attitude et son aide. Une solide amitié est née de cette aventure.

Depuis, nous ne nous sommes pas quittés.

Il nous arrivait de ne pas nous voir pendant des mois mais il m’a à chaque fois appelée pour travailler avec lui sur ses long-métrages suivants : Retour à Marseille en 1980, Le Matelot 512 en 1984, profession scripte.

Quand René m'a proposé ce film, j'étais enceinte. Je l’en ai tout de suite informé, pensant qu'il allait me remplacer. Il m'a très vite répondu que ce serait un plaisir d'être à mes côtés pour vivre cette étape de ma vie, qu'il était certain que cela ne nous empêcherait pas de bien travailler ! Sur ce film, son plaisir était surtout de s'occuper d'un décor important : il avait demandé à son décorateur de reconstituer en maquette le port de Marseille avec son pont transbordeur qui avait été détruit en 1945. Dès qu'il le pouvait, il se rendait dans un grand hangar pour voir l'évolution de ce projet démesuré qui lui permettait de faire revivre les problèmes et les bonheurs de son premier métier de créateur de décors et costumes.

 

En 1987 j’ai retrouvé Allio sur Un Médecin des Lumières, mais en tant que monteuse car j’avais définitivement abandonné le métier de scripte. Je me rendais le plus souvent possible sur le tournage, dans le Bourbonnais, à Hérisson. J'ai assisté au tournage de l'importante séquence d'accouchement. Je me souviens d'une grande tension. René avait demandé que le nombre de techniciens présents dans la chambre soit réduit au minimum et que tous travaillent en silence, pour ne pas déranger les acteurs. Comme toujours, il avait suivi avec le plus grand soin la lumière de la scène : un clair-obscur digne des grands peintres pour lesquels il avait beaucoup d'admiration : Le Caravage, Rembrandt, les frères De La Tour, Chardin.

Le soir nous allions visionner les rushes des jours précédents, choisir les bonnes prises et discuter du montage. Ce fut une collaboration riche et intense…

En 1990, pour le film Transit, nous avons procédé de la même façon. À la fin du tournage, René a dû se faire hospitaliser. Il m’a alors demandé de le remplacer et de m’occuper du bon déroulement des séquences du début du film qui se tournaient à une trentaine de kilomètres de Paris. Il avait vu mon dernier court-métrage et pensait que j’avais les compétences.

Extrait des carnets de René :

 ...Décidé que, dans le cas où « les choses se passeraient mal » et que je ne sois pas en état de tourner les scènes d'été, que c'est Marie-Hélène Quinton qui les tournera. Elle est réalisatrice, elle a très bien tourné ses propres films, elle connaît bien ma façon de tourner. Enfin, j'aime sa personnalité. Je l'ai dit à Humbert, d'accord avec ce choix.

Nous discutions par téléphone de la façon de tourner, du jeu des comédiens, du choix des plans et je me lançais bravement dans la direction de l’équipe et des comédiens. Malgré l’angoisse et le stress, lié au peu de temps dont nous disposions, malgré la peur de me tromper, je faisais pour le mieux.

Au vu des rushes, René n’était pas immédiatement satisfait car cela ne correspondait pas complètement à ce qu’il avait imaginé, et je passais de mauvais moments au téléphone, à me faire remettre en question sur mes choix artistiques.

Mais le tournage n’a pas été annulé et les séquences sont dans le film… Le montage a été très difficile. Dès le début, René a dû faire un nouveau séjour à l’hôpital. J’ai été prise de panique et de doutes sur ma capacité à assumer seule le montage, sans parler de ma profonde émotion de savoir René à nouveau malade. J’ai appelé le producteur pour lui dire que j’abandonnais. Il m’a longuement expliqué l’importance pour René de terminer ce film et je suis revenue sur ma décision Je pré-montais les séquences, je faisais une copie de mon travail sur une cassette qui était apportée chaque soir à René qui la visionnait sur son lit d’hôpital.

Il m’appelait le lendemain pour me faire ses remarques et je reprenais tout. À la fin du montage, il venait en ambulance jusqu’à la salle de montage.

Nous revoyions le film séquence par séquence.

Il était très faible et il lui arrivait de s’endormir en cours de discussion.

La dernière fois que j’ai vu René, ce fut chez lui. Il voulait me parler d’un projet sur Rilke pour l’émission télévisée de Bernard Rapp Un siècle d'écrivains. Il m’a demandé d’en assurer la réalisation. Ce projet, qui aurait été en partie constitué d’extraits d’ouvrages de l’écrivain lus par des comédiens et de photographies de Paris (que Christian Guy a commencé de réaliser en janvier 95), n'a pas pu aboutir car René est décédé le 27 mars 1995.

 

. Les Carnets. Tome 4, édités par Annette Guillaumin et Myriam Tsikounas, préface de Robert Guédiguian, Montpellier, Deuxième Époque, janvier 2023, note du 25 avril 1990, p. 318.

Un Médecin des Lumières : souvenirs de tournage

Christiane Rorato

 

Depuis Rude Journée pour la reine, en 1973, je n’avais revu qu’une fois René Allio, un soir à Saint-Étienne. Il venait de présenter Moi, Pierre Rivière… à la Maison de la culture et je jouais On ne badine pas avec l’amour. Ensuite, plusieurs années se sont écoulées. Et puis, un jour il me convoque chez lui. Il vient de terminer Un Médecin des Lumières, en collaboration avec Jean Jourdheuil. Il ne sait pas encore où me distribuer mais il me laisse le scénario et propose que nous nous revoyions. Le personnage de la nourrice, Mathilde, l’épouse du rebouteux Chapendu, me plaît. Mais il la veut très grosse. Je lui rétorque qu’ayant une forte poitrine, j’ai déjà l’instrument indispensable pour ce métier et lui assure qu’en costume d’époque je ferai très grosse. Le lendemain, René me donne son accord.

Je cherche à composer mon personnage. Je lis Michelet, Gélis, Farge et autres. Je cherche des renseignements sur les nourrices et l’allaitement au Grand Siècle. Je me rends au musée des Beaux-Arts de Rouen et au Musée de l’Assistance Publique de Paris.

À la relecture du scénario, je m’étonne qu’on ne voie jamais Chapendu avec sa femme, que la nourrice n’apparaisse que sur le pas de sa porte et que le couple n’ait pas d’enfants. Ils doivent bien faire des enfants puisqu’elle est nourrice ! Je cherche en vain dans les recoins du scénario une explication mais ne la trouve pas. De fait, j'ai demandé à René qu’on voie au moins danser ensemble les Chapendu à la fête du village.

Une autre scène, celle de la patte de cochon, dans la cour de la ferme, me semble mystérieuse. Je demande à René ce qu’elle représente mais il ne me donne pas vraiment d’explication. Alors j’imagine que les enfants de ce couple meurent tous à la naissance et que, comme ça se faisait encore dans les Cévennes au début du siècle, on les donne à manger aux cochons. À partir de ça, j’ai imaginé que chez les Chapendu quand ils tuaient le cochon, ils en conservaient la patte, comme pour donner une sépulture à leur enfant.

Généralement, René Allio réunissait sa troupe une semaine avant le début du tournage. Mais là le travail commence beaucoup plus tôt car nous devons apprendre à danser la gavotte. Nous répétons des heures entières à Paris, sous la direction de la chorégraphe Michèle Nadal.

Quand nous partons, en car, depuis le Châtelet, pour Montluçon, le 8 septembre, nous savons tous danser.

Nous logeons dans des gîtes ruraux, à trois par gîte, au milieu de la forêt. C’est l’époque des amours des cerfs et on les entend bramer toute la nuit. C’est assez dépaysant. Les premiers jours sont chaotiques. Nous sommes très nombreux, une centaine. Les costumes d’époque pour les figurants viennent d’Angleterre et sont encore emballés dans des caisses. Patrick Lebreton m’a fait un très beau costume avec lequel je ferai tout le film. Un corset taillé dans un tissu de tablier à carreaux bleus. Il fait une chaleur terrible, quarante degrés. Or, nous commençons par la scène de la fête du village. Pendant plusieurs jours, nous dansons la gavotte dans l’herbe et les aoûtats nous attaquent. Ils se logent ensuite dans les replis des costumes et, nous nous grattons jusqu’au sang. Nous avons des plaques rouges. Emmanuelle Grangé, la comédienne qui incarne la comtesse, en est couverte. Nous essayons les bains de souffre, le talc, différentes pommades. Le début de tournage est si rude que nous avons l’impression de vivre déjà les prémices de cette épidémie dont parle le film. De plus, René ne s’entend pas avec le chef opérateur, recommandé par Humbert Balsan, le producteur. C’est un aristocrate de la lumière, très minutieux. Il installe des tulles partout mais il n’aime pas éclairer les paysans. Finalement, au bout de quinze jours, René décide d’arrêter la collaboration et fait venir Laurent Chevalier. Il lui demande de nous filmer comme pour un reportage et non pas comme pour un film d’époque. Il nous éclaire magnifiquement, avec de bougies placées dans du papier aluminium.

Je pense que toutes celles qui ont participé à la scène de « l’accouchement référence » comme on l’appelait, c’est-à-dire l’accouchement tel qu’il se pratiquait pendant des siècles s’en souviendront à vie. Excepté René, il n’y avait sur le plateau qu’un technicien du son, le chef opérateur et les figurantes qui étaient censées aider la parturiente. René avait su créer l’atmosphère juste, et bien au-delà, avec des objets qu’il avait placés minutieusement sur une cheminée. Nous avions l’impression de vivre des siècles de douleurs réservées aux femmes. Il est des scènes qu’on ne peut pas oublier, non pas parce que ce sont les plus dramatiques mais parce qu’en les tournant on sent que des générations de gens ont vécu cet événement. Nous sommes restées enfermées pendant deux jours à l’intérieur d’une ferme isolée. La pièce était éclairée seulement par la lueur des bougies, « à la Barry Lindon » selon Chevalier. Les lumières dansaient, incertaines, accompagnant les cris de Gilda Albertoni et le murmure des prières. Lorsque nous nous sommes retrouvées le soir, dans un gîte style château/hôtel, nous avions l’impression de sortir de l’enfer. Nous avons retrouvé Vincent Gauthier, le médecin, qui en avait profité pour apprendre son texte écrit façon XVIIIe. Il y avait des pages et des pages, rien qu’à ce niveau c’était une performance pour un acteur. Il fut exemplaire. Sa répétitrice préférée était Sylvie Herbert la comédienne qui jouait Barbe et qu’il connaissait bien.

Une scène n’a jamais été montée. Elle venait au début du scénario. La nourrice entrait dans une petite alcôve où dormaient les bébés qu’elle gardait, elle en ressortait avec un enfant dans les bras, plein de diarrhée, et comprenait que le bébé était mort. Mais quand on a tourné cette scène, René, tout à coup, a réalisé qu’il ne voulait pas la voir, il voulait la couper avant d’avoir fini de la tourner. Moi je voulais aller jusqu’au bout, ce que j’ai fait, aidée par la monteuse, Marie-Hélène Quinton, qui insistait. Sur le coup, je n’ai pas compris que cette scène Allio l’avait vécue des années plus tôt, et que c’était cet épisode dramatique qui avait probablement été à l’origine du personnage du médecin, dans lequel il se projetait.

Au cours du montage, René m’a envoyé quelques cartes postales. C’était comme s’il avait découvert des choses qu’il n’avait pas vues sur le tournage. Il me disait qu’il aimait cette Mathilde. Moi, j’avais l’impression d’avoir un peu grandi.

© Centre d'histoire du XIXe siècle

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