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Le Matelot 512

Le naufrage du Matelot 512

Marguerite Vappereau

En 1984, une fois Le Matelot 512 achevé, René Allio écrit :

 

 

Les mémoires populaires sont une nouvelle fois à la racine de la création de René Allio, qui s’attache imperturbablement, pour chacun de ses projets de film, à déplacer questionnement et traitement. Le Centre Méditerranéen de Création Cinématographique (CMCC), créé dans l’élan de Retour à Marseille, lança à travers la presse de la région marseillaise un appel à sujet sur l’histoire locale de ses habitants. Parmi toutes les réponses, René Allio fut interpellé par la proposition d’Émile Guinde, patron de bar à la retraite d’environ quatre-vingt-dix ans, qui vint le trouver avec un manuscrit composé de deux cahiers, illustrés de toute sorte d’images dans les magazines, les illustrés, et parfois complétés de dessins. Cet ouvrage fascinant, à la fois pour ses qualités plastiques proches de l’art brut et pour son style narratif composite, allant de la littérature populaire aux romans-photos et au cinéma, achève de convaincre René Allio de se mettre au travail pour faire, de ce que le vieil homme appelait déjà son scénario, un véritable film. Mi naïf et mi rétro, le manuscrit mêle les temps : un récit se rapportant au tournant du XXe siècle, dont certains événements se déroulent pendant la Première Guerre mondiale, une forme narrative caractéristique des années trente et des images piochées dans la presse des années cinquante. Ces « télescopages temporels » captivent René Allio, qui écrit : « Dans Le Matelot 512, c’est l’effet de passé lui-même qui semblait se mettre en scène, quelque chose traversant et faisant tenir ensemble ces couches de temps si diverses, leurs espaces propres ou leurs personnages.[2]» L’écriture d’Émile Guinde lui rappelle l’influence sur son propre travail du cinéma des années trente, époque où il découvrit lui aussi le cinéma à Marseille.

 

Entre 1981 et 1983, René Allio se consacre à la mise en forme des aventures rocambolesques de Max (Jacques Penot), jeune aspirant dans la marine, protégé d’un Commandant (Bruno Cremer) et tiraillé entre deux femmes : la bonne du Commandant, Colette (Laure Duthilleul), jeune fille simple qui lui donnera rapidement une fille et la Commandante (Dominique Sanda), femme mystérieuse pour laquelle il éprouvera une passion dévorante. Accusé de meurtre, Max est enfermé dans les cales d’un cuirassé dont il est libéré accidentellement, laissé pour mort, à la suite de l’explosion du vaisseau en rade de Toulon. Décidé à disparaître, il fuit vers l’Afrique du Nord et s’engage dans la Légion. La Grande Guerre le ramène sur le sol français, où le destin lui fait retrouver en même temps Colette et la Commandante, devenue veuve, dans un hôpital militaire.

 

Une attention particulière est portée aux recherches plastiques. René Allio réunit un grand nombre d’images dans ses dossiers documentaires et souhaite, avec son chef décorateur Bernard Vezat, soigner le travail de la couleur, qu’il voudrait voir osciller entre Vuillard et la tradition des chromos. Si la forme, tout autant que le fond, est issue du manuscrit d’Émile Guinde, René Allio refuse de faire apparaître l’ouvrage en introduction du film de peur d’induire une dimension ethnographique et une distance[3].

 

Pour présenter le projet, en préciser l’aspect visuel et affermir l’écriture, il intensifie sa pratique du story-board, auquel il donnera plusieurs versions sans pour autant en achever aucune. Il y renonce d’ailleurs au tournage pour éviter de s’attacher exclusivement à la dimension matérielle des images, en donnant trop d’importance aux lieux et aux objets. Il insiste sur son désir de composer les cadres, de penser le film à travers une composition du « rectangle de l’image[4] ». Cette représentation visuelle du scénario lui permet pourtant très pratiquement de l’emporter auprès de FR3 qui participe à la production aux côtés du Crédit Agricole et du CMCC. L’échec commercial et le poids de cette production ambitieuse emportent le CMCC. René Allio, pourtant attaché à la structure qui lui avait permis de trouver un nouveau souffle après l’échec de Retour à Marseille, ne parviendra pas à la relever, pas plus que la tentative de décentralisation cinématographique porteuse de tant d’espoirs. Les années quatre-vingt s’installent, nouvelle époque durant laquelle les soutiens institutionnels et politiques d’Allio ne réussissent pas à pallier le manque d’intérêt du public et la défection des appuis historiques de la presse cinématographique. Le goût amer de l’aventure du Matelot 512 persiste dans le milieu cinématographique marseillais.

 

[1] Plaquette de présentation du Matelot 512, 1984.

[2] Ibid.

[3] René Allio, Carnet 06/01/1985.

[4] René Allio, Carnet 20/11/1983.

Ce Matelot 512 n’est pas Moi, Pierre Rivière… Si son manuscrit y faisait penser, c’était seulement par la densité manuscrite de ses pages. Ce qui m’attirait chez lui, ce n’est pas son obsession de la loi, mais son goût pour la narration, le roman tout simple, pour ses conventions, pour un certain plaisir à raconter. S’il mettait en scène, lui aussi, des formes historiques et de l’histoire, c’était moins leur représentation qui m’intéressait cette fois, que la façon dont il faudrait les mettre en jeu dans un certain genre de représentation cinématographique, qui ne doive rien aux documents ou au « naturel », mais au contraire tout à l’artifice et à l’imagination.

Le Matelot 512

Pays de production : France

Sortie en France : 19 décembre 1984

Procédé image : 35 mm – Couleur

Durée : 100 mn

 

Réalisateur : René Allio

Scénariste :  René Allio  d’après le manuscrit d’Émile Guinde

Adaptateur et dialoguiste : René Allio

Sociétés de production : C.M.C.C. – Centre méditerranéen de création cinématographique, FR3 Cinéma, Crédit Agricole, avec la participation du ministère de la Culture.

Distributeur d'origine : A.M.L.F.

Directeur de la photographie : Emmanuel Machuel

Ingénieur du son : Jean-Pierre Ruh

Compositeur de la musique originale : Georges Bœuf

Décorateur : Bernard Vezat

Costumiers : Rosalie Varda, Michelle Richer

Monteur : Martine Giordano

 

Interprètes :

Dominique Sanda (Mireille), Jacques Penot (Max), Bruno Cremer (le commandant), Laure Duthilleul (Colette), Tcheky Karyo (le balafré/André), Christine Laurent (Paillette), Christiane Cohendy (Lina Colomba), Paul Allio (l’aspirant Denis), Claude Bouchery (le général), Jean Maurel (le maraîcher), Gérard Meylan (le commissaire), André Neyton (l’officier des colonies), Georges Perpès (le médecin), Georges Rostan (le bookmaker), Edmond Trabuc (le gardien de l’hôpital), Annick Belaubre (l’infirmière), Michel Grisoni (l’homme mûr), Myrtille Buttner (la jeune femme), Yvonne Gamy (la dame âgée), Cécile Mazan (la barmaid), Georges Mathis (le tenancier du bordel militaire), Charles-Roger Bour (le lieutenant de la Légion), Michel Piccoli (le narrateur)

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© Centre d'histoire du XIXe siècle

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