
Les historiens et les historiennes dans les Carnets de René ALLIO
Annette Guillaumin
Toute sa vie René Allio écrit dans ses carnets. Nous sont parvenus ceux écrits entre 1958 et 1995. Ils sont émaillés de nombreuses réflexions sur son travail artistique ou celui d'autres, de notes de lectures, de commentaires sur la vie politique et sociale et sur sa vie intime elle-même.
Entre 1963 à 1994, René Allio réalise quatorze films[1] dont six s’ancrent entièrement dans le passé, ce qui traduit son vif intérêt pour les sujets « historiques »: La Meule situe son action en 1943, Les Camisards au début du XVIIe siècle, Moi, Pierre Rivière … au XIXe, Le Matelot 512 au début du XXe, Un Médecin des Lumières à l’aube du XVIIIe et Transit sous l’Occupation. Mais Rude Journée pour la reine campe aussi certaines séquences dans une époque « fantasmée », dominée par l’aristocratie. Par ailleurs, dans ses trois documentaires, René Allio se penche également sur le passé : de sa famille (L’Heure exquise), de sa ville natale (Marseille ou la Vieille ville indigne), d’une grande figure du théâtre de l’après-guerre (Jean Vilar, quarante ans après).
De nombreuses explications ont déjà été données sur l’attirance d’Allio pour le passé : son lien fort aux territoires de sa jeunesse ; son souci « de rendre au peuple son histoire »[2], de figurer les humbles d’antan, dont les immigrés italiens de sa propre famille, invisibles dans l’histoire dominante ; le goût des traces, des objets, qui accompagne aussi son travail de peintre, de décorateur et de costumier ; son souci de comprendre le présent grâce à des histoires du passé …
En fait, plusieurs éléments déclencheurs peuvent amener Allio à faire un film qui se situe dans le passé, lequel peut avoir des liens avec sa propre histoire. C’est le cas de la guerre des Camisards, dans les Cévennes protestantes où le cinéaste passait ses vacances quand il était enfant ; c’est également le cas de l’Occupation dans sa ville natale, Marseille, où se réfugiaient les Européens fuyant le nazisme, qu’il retrouve dans la lecture de Transit, le roman d’Anna Seghers. Dans d’autres cas, ce sont des lectures qui provoquent ce désir : celle du dossier sur le parricide normand Pierre Rivière, présenté par Michel Foucault et une équipe d’historiens et d’ethnologues.
De fait, les notes des carnets abondent en références à des historiens. Elles révèlent un homme et un artiste oscillant sans cesse entre fascination et attrait pour leurs analyses, leurs démarches, leurs outils et méfiance envers eux, mise à distance, voire rejet critique.
Au long des années 1969 et 1970, pour préparer Les Camisards, René Allio lit attentivement les Journaux camisards de Philippe Joutard [3], des livres d’Agnès de La Gorce et d’André Ducasse[4], Il consulte aussi Les Paysans du Languedoc d’Emmanuel Le Roy Ladurie, ouvrage qui l’« aide à replacer la révolte camisarde dans le contexte et le courant de toute histoire économique et sociale »[5]. Il complète encore sa documentation « en lisant à la bibliothèque protestante des livres impossibles à trouver ou épuisés »[6].
D’autres lectures suivent, donnant lieu à des comptes rendus plus critiques. La Vie quotidienne sous Louis XIV de Georges Mongrédien et une Vie des protestants de Michel Richard, sont, en effet, qualifiés tous deux d’écrits « bien pensants, conformistes bon bourgeois, sans l’ombre d’un regard critique, tous conflits enterrés comme par le chat sa crotte, et qui m’ont fourni tout de même quelques informations utiles sur les vêtements, les meubles ...»[7]
Le compagnonnage avec Philippe Joutard se poursuivra tout au long de la vie de René Allio. En 1974, le cinéaste envisage même de l’associer à un projet de film sur un sujet contemporain, dans la région marseillaise [8]. Deux ans plus tard, c’est à son tour d’être sollicité par l’historien puisqu’il affirme dans ses Carnets avoir « toutes les peines du monde à commencer un article pour le livre de Philippe Joutard, qu'il m'a demandé, et que j'ai accepté d'écrire bien volontiers et en toute amitié »[9]
Les échanges entre les deux hommes ne cesseront pas. En juillet 1979, Philippe Joutard est invité à Marseille pour préparer le colloque qui lancera les activités du Centre Méditerranéen de Création Cinématographique [10]. Dix ans plus tard, c’est Allio qui part pour Marseille « participer à un colloque organisé par Philippe Joutard sur le thème : « Image, récit historique et intégration » où sera projeté L’Heure exquise » [11].
Le 18 juin 1974, dans une lettre à son ami producteur allemand, Klaus Hellwig, René Allio fait part d’un nouveau projet :
J’ai l’accord de Michel Foucault, philosophe et historien français très connu, pour tirer un film d’un livre qu’il a publié cette année, intitulé Moi, Pierre Rivière… etc., … et qui raconte à travers documents, témoignages, et écrits de l’assassin lui-même, l’histoire d’un étrange crime accompli en milieu paysan, en 1830, et qui passionna la France à l’époque… Il y a matière, là, à un film passionnant qui me permettrait de continuer ce que j’ai commencé, à partir de documents d’histoire, à faire avec Les Camisards.
En effet, René Allio se sent proche de la démarche historique de Michel Foucault et de son projet de « faire entrer dans la narration des éléments, des personnages, des noms, des gestes, des dialogues, des objets qui d’ordinaire n’y ont pas place par défaut de dignité ou d’importance sociale »[12]. Il pense aussi que la notoriété et le coup de pouce financier du philosophe au Collège de France seront de véritables atouts. Pour autant il compte bien poursuivre son propre chemin en abordant ce nouveau motif historique et explorer artistiquement ce sujet. Il y revient, dix mois plus tard, au moment où, avec Jean Jourdheuil, il travaille au scénario et en cherche sa traduction formelle :
Réflexions avec Jean Jourdheuil sur l’intérêt — la nécessité — à tirer de la démarche de Foucault quelque chose qui soit dans notre art un opérateur de sa méthode.
(…) En quoi, à partir de Foucault, cela se traduirait-il pour nous, dans les formes ? … Ce que je suis en train de chercher à dire s’exprime beaucoup mieux, de soi-même, si au lieu de considérer Moi, Pierre Rivière… comme un « ouvrage historique », « une étude », on le pose comme un « livre », une « histoire, même une « fiction »[13].
Quelques mois plus tard, au printemps 1975, Allio tournera Moi, Pierre Rivière...
Adossé à son film Les Camisards, et à Moi, Pierre Rivière …, René Allio exprime ses doutes quant à sa posture de cinéaste qui se penche vers le passé. Il cite un extrait de Combats pour l’Histoire de Lucien Febvre, cofondateur des Annales, dont il se sent proche :
L’histoire se fait avec des documents écrits sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire sans documents écrits s’il n’en existe point. Avec tout ce que l’ingéniosité de l’historien peut lui permettre d’utiliser pour fabriquer son miel, à défaut des fleurs usuelles (…)
Et René Allio commente :
C’est bien ainsi que nous devons procéder au cinéma. Mais les matériaux qui servent à constituer le film terminé, le texte qui rapporte l’histoire (les « fleurs » pour le « miel ») doivent-ils être fondus en miel, ou montrés tels quels. Dans le premier cas le savoir, l’information est digérée, transformée en processus dramatique (cf. Brecht), dans le second, le document est donné comme tel, ou, en tout cas, ce dont on cherche à rendre compte c’est du processus d’information, et on pratique, pour y parvenir, un système de récit qui fonctionne sur la juxtaposition de morceaux qui peuvent appartenir à des genres différents : monologue, scènes parlées, scènes muettes, voix off, documents, images, illustrations citées, etc. »[14]
Les deux premiers films « historiques » de René Allio situent leur action dans le monde rural et campent des paysans. En septembre 1977, le réalisateur reçoit une proposition de l’INA qui envisage des films de télévision inspirés de L’Histoire de la France rurale sous la direction de l'historien Georges Duby.
Quelques mois plus tard, le cinéaste le cite dans ses carnets.
Je suis parti d’une étude des structures sociales fondées sur l’analyse la plus fine possible des bases économiques. Mais je suis arrivé à la conclusion qu’une société ne s’explique pas seulement par ses fondements économiques mais aussi par des représentations qu’elle se fait d’elle-même.[15]
Cette ambivalence, Allio la fait sienne et sera constitutive de l’originalité de ses films dans lesquels il veut à la fois affirmer sa liberté d’artiste et s’appuyer sur les contenus savants des livres d’histoire. On la retrouve au moment de la première mise en route du Médecin des Lumières, qui appartenait au plus vaste projet sur le monde paysan.
Jean Jourdheuil est venu me voir… Nous allons donc remettre en route Un Médecin des Lumières. J’ai fait pour lui le point de là où je suis par rapport au travail (…) Il est d’accord pour que nous fassions appel à un « spécialiste », scénariste ayant pignon sur rue (…) Il critique ce à quoi nous étions en train de parvenir sur ce projet du Médecin des Lumières : un simple catalogue de matières à traiter, des listes de situations, un catalogue de savoirs (ceux qui nous viennent du « spécialiste » historien, en l’occurrence Jean-Pierre Peter). Mais pas de vrai point de départ.[16]
Le dernier film « historique » de fiction, de René Allio, Transit, sort sur les écrans en janvier 1991 à Marseille et en février à Paris. Mais il vient de très loin, comme la plupart des autres œuvres. Au moment d’engager l’écriture du scénario, puis les jours et les semaines suivants, le cinéaste note qu’il faut :
Commencer lectures pour Transit. … et la transcription des notes, comme cela viendra, au désir, à l’imagination, surtout sans « méthode », ça s’organisera peu à peu, tout seul [17]…
Tout porte donc à croire qu’Allio, fort de son expérience et de sa réflexion acquises lors de la réalisation de ses précédents films « historiques », de même que Jean Jourdheuil — collaborateur et ami de longue date et de confiance — privilégient les questions narratives et formelles sur les questions historiques, en s’appuyant plutôt sur les données du roman, très autobiographique, d’Anna Seghers, quelques notes de Walter Benjamin et … les propres souvenirs du cinéaste.
Lucien Febvre, Fernand Braudel, Michel Foucault, Philippe Joutard, Georges Duby, Arlette Farge et Jean-Pierre Peter sont les historiens-phares des Carnets.
Mais bien d’autres sont cités ici ou là. À titre d’exemple, je ne mentionnerai que Claude Manceron dont, le 29 juin 1977, le producteur Daniel Toscan du Plantier propose à René Allio d’adapter le texte :
Il m’a donné à lire un texte de Manceron, d’une soixantaine de pages, racontant la fuite à Varennes de Louis XVI et ce moment où l’histoire hésite un peu et, en une nuit bascule, le lendemain quand le roi repart vers Paris, une page est tournée, la monarchie – le père – est vraiment morte, le peuple aura le pouvoir… Superbe occasion de faire un superbe film.
René Allio est une nouvelle fois tenté par la petite et la grande Histoire, mais il est occupé par un autre projet, celui de son prochain film Retour à Marseille. De fait, c’est Ettore Scola qui réalisera, bien plus tard, en 1992, La Nuit de Varennes.
René Allio n’aura eu de cesse de vouloir, comme les historiens, représenter le passé et tenter de faire exister à l’image, le temps d’un film, des femmes et des hommes qui d’ordinaire n’ont guère laissé de traces. Ses méthodes, ses outils, sont ceux d’un cinéaste et d’un peintre, mais il sait qu’ils ont une parenté avec ceux de nombreux historiens qu’il lit, cite, fréquente dans le cadre de ses projets.
Cette proximité ne va d’ailleurs pas sans problème pour lui, lorsqu’il se risque sur ce terrain partagé avec les historiens. Il l’exprime dans une note sans concession et d’une extrême franchise, le 20 novembre 1977 :
Retour de quatre jours à Rome pour un colloque sur « Cinéma et histoire » organisé par l’École Française de Rome. Historiens indépendants ou officiels et cinéastes… Encore une fois après l’enthousiasme et le désir d’échanges je me retrouve, après cette rencontre avec de vrais intellectuels, plein du sentiment de ma sottise. Je devrais ne pas parler, ne pas débattre. Faire des films, se limiter à cette parole. Elle suffit.
Ce complexe d’illégitimité par rapports aux historiens patentés embarrasse fréquemment René Allio lorsqu’il s’attelle aux représentations du passé, mais il réussit à le surmonter en revendiquant, tout au long de sa vie d’artiste, sa nécessité créative et son droit à la subjectivité, rejoignant ainsi l’historien qu’il admire particulièrement, Georges Duby :
Cette vie que l'historien a mission d'instiller c'est la sienne... Il doit contrôler ses passions, mais sans cependant les juguler... loin de l'éloigner de la vérité, elles ont des chances de l'en approcher davantage. À l'histoire sèche, froide, impassible, je préfère l'histoire passionnée. Je ne suis pas loin de penser qu'elle est plus vraie[18].
Plus de dix ans auparavant, dans L’Heure exquise, son film historique et élégiaque le plus personnel et le plus émouvant sans doute, René Allio, lui, a d’ores et déjà répondu. Dans son commentaire déroulé en voix off, sa propre voix laisse entendre :
Le souvenir est un travail, et les rêves du présent y jouent un aussi grand rôle que les faits vrais à jamais disparus. C’est que le passé est une création, il compte plus par ce que nous en faisons que par ce qu’il fut vraiment, et il ne vit pas moins dans les passions d’aujourd’hui que dans celles d’hier.
1. Un court métrage, deux moyens métrages, dix films de fiction.
2. Carnets, 15/07/74.
3. Journaux camisards, 1700-1715, textes établis et présentés par Philippe Joutard, Paris, UGE, (coll. « 10/18 », 1965.
4. Carnets, 06/03/1970.
5. Carnets, 04/03/1970.
6. Carnets, 14/03/1970.
7. Carnets, 06/03/1970.
8. Carnets, 24/05/1974.
9. Carnets, 24/07/1976.
10. Carnets, 11/07/1979.
11. Carnets, 27/09/1988.
12. Michel Foucault cité par Guy Gauthier, Les Chemins de René Allio, Paris, Cerf, coll. « 7e Art », 1993, p. 101.
13. Carnets, 18/04/1975.
14. Carnets, 04/03/1975. René Allio cite Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1964, p. 337.
15. Carnets, 13/07/1978. Georges Duby, cité dans L’Arc (n° 72, 1978), repris de La Nouvelle Critique, 1970, n°145/146, entretien entre Georges Duby et Antoine Casanova.
16. Carnets, 10/03/1981.
17. Carnets, 18/06/1988.
18. Georges Duby, L'Histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991.