
Les Camisards
Dimitri Vezyroglou
« Au fond, ce que nous ont révélé Les Camisards, c’est que nous étions nous-mêmes des Camisards, moins du côté idéologique et politique que dans la tentative (infructueuse) de mettre en forme des enseignements venant à la fois de Brecht et de 1968 [1] »
Ce jugement sans complaisance de René Allio sur son propre film nous indique l’enracinement profond de ce dernier dans son époque, en même temps qu’il nous met sur la piste du rapport particulier que le cinéaste entretient avec la matière historique.
Le film, produit par l’ORTF et tourné en 1970 dans les Cévennes, sur les lieux mêmes où se sont déroulés les faits historiques qu’il représente, a pour sujet un épisode de la révolte des Camisards, paysans et ouvriers cévenols protestants, contre l’autorité royale au début du XVIIIe siècle, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV. Le récit se fonde sur les mémoires de Jacques Combassous – interprété par Rufus dans le film – l’un des rares survivants de cette aventure. Sous l’autorité morale d’Abraham Mazel (Gérard Desarthe), Gédéon Laporte (Jacques Debary) rassemble une troupe de rebelles qui va mener à travers le maquis cévenol une véritable guérilla contre les troupes royales, commandées par le capitaine Poul (Gabriel Gascon), et qui incarnent le triple ennemi de la domination de classe, de la décadence morale et de l’oppression colbertiste des marges provinciales par le pouvoir central. C’est une véritable communauté que forme donc cette bande de maquisards, animés par la haine autant que par la solidarité, et qui, après quelques succès, est peu à peu décimée et vaincue par la force d’un pouvoir usant des ressorts d’un terrorisme d’État.
La vie de cette communauté et les débats qui l’animent résonnent évidemment avec le contexte de l’après Mai-68, et l’aventure des Camisards d’Allio évoque, à plus d’un titre, les lignes de force et les fractures qui ont traversé, à cette époque, l’extrême gauche radicale française et européenne, voire mondiale : cette révolte cévenole fait écho tout autant à la guerre du Vietnam, qui connaît son apogée au moment du tournage, qu’à la guérilla bolivienne où Che Guevara avait trouvé la mort quelques années plus tôt. Le film est, par ailleurs, tourné au moment même où débute la lutte du Larzac qui cristallisera et fera se rejoindre les mouvements d’opposition au pouvoir gaulliste, la défense des traditions paysannes et le revival de la culture occitane ; de ce point de vue aussi, René Allio, en travaillant notamment sur la langue des Camisards et sur les aspects anthropologiques de la reconstitution, est en phase avec son temps. Cependant, loin d’être un film militant ou apologétique, Les Camisards ne masque pas la complexité, les contradictions et les tensions qui traversent ces luttes, ici figurées par une révolte sans issue.
Mais Les Camisards se signale aussi, et peut-être surtout comme un travail d’une exceptionnelle originalité sur le traitement cinématographique de l’histoire. Par le choix qu’il fait de tourner en décors réels, par la sobriété, voire l’austérité des costumes, des éclairages et des dialogues, René Allio s’éloigne de la norme du film historique à grand spectacle pour faire une histoire d’en-bas, en tentant de reconstituer de l’intérieur, avec des figurants originaires de la région, l’univers corporel, verbal et mental des rebelles cévenols. Cette entreprise bénéficie de l’imprégnation brechtienne dont René Allio a bénéficié au cours de sa carrière de décorateur de théâtre dans les années soixante, notamment pour Roger Planchon et le TNP, comme de celle de son coscénariste Jean Jourdheuil, lui-même traducteur et metteur en scène de Brecht (La Noce chez les petits-bourgeois, 1968). Elle rejoint, enfin, la démarche historiographique de Michel Foucault – l’immersion dans une parole négligée et marginale de l’histoire. Ce dernier s’apprête à publier Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère (1973), dont l’adaptation, par René Allio et Jean Jourdheuil en 1975, tournée là encore en décors naturels, sur les lieux mêmes de l’action figurée et avec des acteurs en partie non professionnels, constitue un prolongement du travail des Camisards.
Sorti en 1972, près de deux ans après son tournage, Les Camisards devient vite un classique marginal du film d’histoire en même temps qu’un lieu de mémoire du protestantisme français. Il reste toutefois, au-delà de sa valeur esthétique, une œuvre singulière, complexe, irréductible à toute appropriation, et condensant bien des traits culturels majeurs de son temps.
[1]Régis Cogranne, Didier Nourrisson, Jean-Paul Burdy, « Histoire, peuple, écran. Un entretien avec René Allio », Espaces Temps, n° 5, 1977, p. 7-16.
Les Camisards
Pays de production : France
Sortie en France : 16 février 1972
Tournage : août-octobre 1970
Durée : 100 mn
Réalisateur : René Allio
Scénaristes : René Allio, Jean Jourdheuil
Dialoguiste : René Allio
Conseiller historique : Philippe Joutard
Société de production : O.R.T.F. et Polsim Productions
Producteur : René Allio
Directeur de production : Éric Geiger
Distributeur d'origine : Panfilm
Directeur de la photographie : Denys Clerval
Ingénieur du son : Bernard Aubouy
Compositeur de la musique originale : Philippe Arthuys
Décoratrices : Christine Laurent, Nicole Rachline
Costumière : Christine Laurent
Monteuse : Sylvie Blanc
Photographe de plateau : Claude Schwartz
Interprètes :
Gérard Desarthe (Abraham Mazel), Jacques Debary (Gédéon Laporte), Rufus (Jacques Combassous), Gabriel Gascon (le capitaine Alex Poul), Philippe Clevenot (La Fleur), Dominique Labourier (Marie Bancilhon), François Marthouret (le lieutenant François de La Fage), André Reybaz (le baron de Vergnas), Hélène Vincent (Catherine de Vergnas), Isabelle Sadoyan (Madame Villeneuve), Geneviève Mnich (Flore Génoyer), Christiane Rorato (la Brunet), Maurice Bénichou (Moïse Plantet), Suzy Rambaud (Françoise), Jean Benguigui (Jean-Baptiste Fort), Christine Laurent (Marguerite Combes), Anne Delbée (Jeanne Pilat), François Dunoyer (Samuel Guérin)
Anne Clément (Isabeau), Hubert Gignoux (l'abbé de Chalonges), Gilbert Vilhon (le curé Tailhade), Claude Lochy (le subdélégué), Raoul Billerey (le brigadier), Jean Bouise (le cocher), Martine Dumond (la servante), François Joxe (le dragon), Janine Souchon (la geôlière).
