Un très beau souvenir de tournage de Marseille,
ou la vieille ville indigne, 1993
Robert Guédiguian
J’ai un très beau souvenir du tournage de La vieille ville indigne pour ARTE…C’était comme un pèlerinage au pays de mon vieux père comme s’il l’avait quitté depuis longtemps et n’y était plus revenu. Nous avons parcouru Marseille dans tous les sens, en voiture mais aussi en bateau, en longeant la côte. René nous racontait des souvenirs, des émotions anciennes. Il notait les changements et les permanences. Il fredonnait des chansons de Vincent Scotto. Il jubilait en dînant de supions à l’ail. Il était joyeux de tourner à nouveau après son opération du poumon et de nous raconter, à son vrai fils Simon et à ses fils adoptifs, Malek, notre régisseur, et moi-même, sa ville.
Nous allions interroger tous les jours des responsables et des citoyens de cette ville que nous avions sélectionnés, bien sûr de toute origine, de divers métiers, d’âges différents. Nous avons rencontré les membres du groupe IAM qui commençaient à être célèbres. René les admirait de s’être rendus à New-York pour enregistrer dans les meilleures conditions. Pour lui, les vrais Marseillais étaient des aventuriers, des capitaines d’industrie pour parler comme Edmonde Charles Roux.
J’étais allé trouver René pour que nous fassions ensemble une soirée télévisée sur MARSEILLE…nous l’avons faite comme une cérémonie de transmission. Il avait donc choisi de finir la soirée par mon premier Dernier été et il disait de sa belle voix provençale, à la fin de son documentaire, que ce n’était probablement pas le dernier été de la vieille ville indigne…. cela unissait nos deux premiers films tournés tous les deux à l’Estaque.
Une dernière fois Marseille… , déjà la Métropole.
À propos de Marseille ou la vieille ville indigne de René Allio
Katharina Bellan
Dernier film de René Allio, Marseille ou la vieille ville indigne, est une commande pour une soirée Thema d’Arte, produite par Robert Guédiguian pour Agat films. Le cinéaste poursuit son travail sur l’image, l’histoire et la mémoire de Marseille.
Si les conditions de fabrication du film échappent à René Allio, depuis le tournage, auquel il ne peut pas toujours assister en raison de sa maladie, jusqu’au montage, où il dispose de peu de temps, il maîtrise parfaitement son sujet. Robert Guédiguian, alors jeune producteur, sait bien l’attachement et la finesse de vue de René Allio sur sa ville natale. La nouvelle chaine de télévision franco-allemande, Arte, a confié la programmation de la soirée Théma sur Marseille à Agat film, avec la diffusion en seconde partie de soirée, du premier long métrage de Guédiguian, Dernier été (1980).
De nombreux entretiens avec des personnalités marseillaises diverses, mis en rapport avec différentes sources d’images, citations de films et tournage actuel, proposent une multiplicité de points de vue sur la ville et forment un discours sur la métropole, l’étendue du territoire entre Marseille et Aix.
Le film est construit sur des remplois de séquences qui vont de pair avec des répétitions, des scansions des lieux symboliques de la cité phocéenne, vus par le cinéma à différentes époques. L’utilisation des citations de films comme documents traduit le rapport d’Allio à la fiction qui, pour lui, fait trace et documente.
L’évocation du passé par les moyens du cinéma a toujours été présente dans les films d’Allio, et ce dès La Vieille Dame indigne qui commence par une série de photographies anciennes, rétrospectives de la vie de Madame Berthe, le personnage principal. L’intitulé même de ce nouveau film sur Marseille est un nouvel emploi du titre de ce premier long-métrage adapté d’une nouvelle de Bertolt Brecht [1].
René Allio explore une question fondamentale pour lui : quels sont les éléments propres au territoire marseillais ? C’est bien le territoire, coincé entre mer et collines, qui influe sur son occupation, sa démographie. Le constat de la fracture nord-sud, des différentes classes sociales réparties en quartiers distincts, protégés ou abandonnés, dont la topographie pourtant se ressemble, est contemporaine de Marseille ou la vieille ville indigne, c’est-à-dire du début des années 1990.
L’identité est fondée à Marseille sur l’endroit où l’on vit, et non sur l’endroit d’où l’on vient. Ainsi la rue, le quartier sont-ils déterminants, font-ils partie d’un ensemble, la ville de Marseille, cohérent parce qu’elle n’a pas de banlieue. Allio filme la nature, le relief qui entoure Marseille, et en fait partie. Puis les containers du port qui marquent, eux aussi, une sorte de frontière, une limite de l’ailleurs.
Le texte du film est très singulier, il est la trace du style d’Allio. Cette qualité d’écriture est remarquable dans la voix off du cinéaste qui explique :
J’aimerais rendre sensible, et tenter de mettre en rapport par l’image quelque chose de physique, et même géologique et minéral, avec quelque chose de mental, d’imaginaire et de végétal qui lui est fondamentalement lié, qui sont les composantes propres au territoire marseillais, à son paysage. Ou de même que dans le passé, lui et les hommes qui l’ont habité se sont entre-façonnés. De même qu’aujourd’hui lui et les hommes qui l’habitent s’entre-façonnent encore, elle qui accueille l’histoire et en même temps la fait depuis vingt-six siècles, l’histoire grande, l’histoire petite, celle des commerces et des industries, mais aussi de chaque homme et de chaque femme, les plus petites, celles des amours les plus romanesques.
Le fondement de ce morceau d’écriture est ancien. Dans les archives du Centre Méditerranéen de Création Cinématographique[2] créé par René Allio au début des années quatre-vingt, se trouve un texte intitulé Un labyrinthe, rédigé dès 1980, qui présente la même formulation. Allio proposait une série de films réalisés par cinq auteurs différents, dont Robert Kramer, sur le territoire de Marseille, autour de la relation entre le paysage et les habitants, leurs mémoires et leurs histoires.
Pour Marseille ou la vieille ville indigne, René Allio fait appel à des historiens spécialistes de Marseille (Émile Témime, Pierre Echinard), des géographes (Marcel Roncayolo), un économiste (Bernard Morel), un journaliste (Gabriel Charca), des artistes (Massalia Sound System, I Am), des acteurs économiques (Henri Germain Delauze, Malek Hamzaoui) et culturels (Julien Blaine, Edmonde Charles Roux) de la ville.
La polyphonie de leurs propos sur Marseille est montée en rapport à un commentaire off, écrit par René Allio, et dite par son fils Paul. Parfois à travers des extraits de L’Heure exquise, la propre voix de René prend le relais du discours.
Les discours des intervenants forment un état des lieux historique, sociologique, économique, culturel de la situation de la ville en 1993. Ces personnes sont interrogées dans des espaces symboliques de la cité phocéenne : musées, bibliothèques, palais, cafés, architectures remarquables comme celle de la Vieille Charité. Les paroles ne sont pas montées de manière contradictoire, elles couvrent un vaste champ temporel et thématique. Il est question de l’histoire de la ville, plus particulièrement aux XIXe et XXe siècles, mais avec quelques références à son origine antique et à l’époque moderne. Il est également question d’économie, de démographie, de topographie, des mythes et stéréotypes marseillais, de son identité complexe, multiple, de sa culture métissée, cosmopolite, de son architecture et de son urbanisme. Presque toutes les disciplines des sciences humaines sont abordées par les voix d’éminents spécialistes, mais aussi par celles de simples citoyens, acteurs économiques et culturels. Si le chœur formé par ces voix forme un ensemble de propos assez denses, il reste, à la première écoute, assez général. On y apprend pourtant des détails très spécifiques sur la ville, comme l’invention du snack, institution marseillaise s’il en est, fondée par un pied-noir, peu après le rapatriement d’Algérie, racontée par Edmonde Charles-Roux. Les propos s’accordent sur le constat que la cité phocéenne traverse une période dépressive depuis les années soixante-dix, et que seule son ouverture à l’autre, à l’ailleurs, peut la sortir de l’enlisement. Les personnes interrogées par Allio sont toutes concernées par la ville comme s’il s’agissait d’une personne proche, toutes semblent mues par un rapport personnel, presque passionnel à la métropole.
La série d’intertitres qui ponctuent le film, en apparaissant sur l’image est comme la liste des enjeux, des idées, des questions à traiter. Huit sont en majuscules, comme des titres de chapitre, et introduisent une série de propos autour d’un thème. Ils apparaissent le plus souvent sur des plans du Vieux-Port, dont le son est direct, sans voix off. D’autres mots, écrits en minuscules, apparaissent au fil des propos ou sur des extraits de séquences de films, de manière non systématique, plus nombreux au début qu’à la fin. La liste de ces termes permet d’identifier les grands thèmes qui parcourent le film : permanences, dissidences, rêves, violence, Marseille-Chicago, réussites, raconter, exagérations, aventures, le monde arabe, narrateurs, souvenirs du vieux port, territoire, assimilations, Expressions populaires, rocailleurs marseillais, paroles et musique, mégalopole, Marseille grande, rêves, Marseille Petite, cauchemars, déprime, imaginaire, vers un nouveau destin, sur la frontière. Ces intertitres ne sont pas comme les parties d’une dissertation, mais comme des notes, des points de rappel de la pensée de l’auteur. Ils convergent vers les propos des personnes interrogées.
Si Allio utilise en majorité les séquences de ses propres films, de La Vieille Dame indigne (1965) à Transit (1990) en passant par Retour à Marseille (1979) et L’Heure exquise (1980) il cite aussi quelques films marseillais : Marius d’Alexandre Korda et Fanny de Marc Allégret, adaptés de Marcel Pagnol, Justin de Marseille de Maurice Tourneur et Rouge midi de Robert Guédiguian. En revanche, il fait peu appel aux archives pour des raisons de budget. Des actualités cinématographiques, il utilise seulement la venue de Philippe Pétain à Marseille, en 1940, où la présence d’une foule immense rappelle le ralliement massif des Français au gouvernement de Vichy. Cette séquence est montée en contrepoint avec les extraits de Transit qui montrent la situation dramatique où se trouvaient les réfugiés fuyant le nazisme à Marseille. Comme les films d’Allio tournés dans la cité phocéenne s’étalent des années 1960 aux années 1990, ils couvrent une bonne partie de l’histoire contemporaine de la ville.
Allio confie la musique du film à son fils Pierre, qui adapte de vieilles rengaines marseillaises, Le Château d’If et J’aime la mer de Vincent Scotto, ou L’Heure exquise, autres pièces de Scotto dont Allio a emprunté le titre. Le cinéaste note dans ses carnets :
La musique et le piano de Pierre, adaptés de Vincent Scotto, est tout ce que je voulais, très légère, et grave avec une pincée de mélancolie, pas du tout “ à la mode“[3].
Entre les plans d’entretiens, les extraits de films, les photos ou albums de famille feuilletés, les plans tournés spécifiquement pour ce documentaire ne sont pas majoritaires. Ils offrent pourtant une vision renouvelée de la cité, depuis la mer vers la ville par exemple. Dans l’Heure exquise, Allio raconte l’histoire de sa famille, celle de paysans, attachés à la terre, ayant peu de contact avec la mer. En ouvrant son écoute à d’autres visions de la ville à travers les entretiens, René Allio promène son regard sous tous les angles par lesquels la cité peut être vue. Cette multiplication des angles de prise de vue va de pair avec la multiplicité des voix et des propos sur la ville.
Marseille ou la vieille ville indigne est une élégie. Entre le foisonnement des paroles de ceux qui livrent des analyses, Allio glisse ses propres commentaires, ceux d’un arpenteur, poète de la cité, de son paysage, de ses distances. Le film se clôt sur une allusion aux accords d’Oslo qui viennent d’être signés. Le réalisateur choisira ce texte pour présenter le film, parce qu’il fait entendre ses préoccupations politiques, depuis longtemps poursuivies, et qui trouvent une résonnance dans l’immédiate actualité.
Quand l’œuvre prend fin, le spectateur a passé un long moment, dense et foisonnant avec cette vieille ville indigne, qu’il a au moins le sentiment d’avoir rencontrée.
1 Die unwürdige Greisin. Publié dans Histoires d’Almanach, trad. de l’allemand par R. Ballangé et M. Regnaut. L’Arche éditeur, 1961.
2 Les archives du CMCC sont conservées et consultables aux archives régionales Provence Alpes Côte d’Azur, ZI Delorme, à Marseille. Fonds 5 J.
3 René Allio, Carnets 4, 15 juillet 1986–mai 1995, édités par Annette Guillaumin et Myriam Tsikounas, Montpellier, Deuxième époque, 2023, 30 septembre 1993.
Marseille ou la vieille ville indigne
Pays de production : France
Tournage : 1993
Sortie en France : première diffusion le 11 juin 1994
Durée : 80 minutes
Réalisateur : René Allio
Assistant à la réalisation : Simon Allio-Ribowski
Scénaristes : René Allio, Robert Guédiguian
Sociétés de production : Agat films & Cie, INA, La Sept ARTE avec la participation de la PROCIREP et du CNC.
Monteur : Bernard Sasia
Assistant monteur : Valérie Meffre
Opérateur de prise de vue : Jean-Claude Bois
Opérateur de prise de son : Mathieu, Pierre Alain
Arrangements musicaux : Pierre Allio
Mixage : Pascal Rousselle, Brigite Vayron
Ingénieur du son : Pierre-Alain Mathieu
Narrateur : Paul Allio
Personnes interrogées : Michel Ascaride, Edmonde Charles Roux (écrivaine) ; Jean-Lucien Bonillo (architecte, professeur à l’École d’architecture de Marseille), Gabriel Chacra (journaliste), Marie-Françoise Attard Maraninchi (Ingénieur de recherche), Henri-Germain Delauze (président de la COMEX), Pierre Echinard (président de la société de statistiques de Marseille et de Provence), Malek Hamzaoui (architecte, régisseur général de cinéma), Akhenaton et Shurik'n Chang Ti (chanteurs), Raymond Jean (écrivain), Jean-Marie Laborde, Jali et Tatou (chanteurs), Bernard Morel (économiste), André Poitevin (président d’honneur du Provençal), Christian Poitevin (adjoint au maire, chargé de la culture, poète sous le nom de Julien Blaine), Marcel Roncayolo (géographe, directeur de l’Institut d’urbanisme de Paris), Henri Roux-Alezais (président de la Chambre de commerce et d’industrie Marseille-Provence), Bernard Sasia, Mustapha Slimanie (boucheries Slimani), Émile Temine (historien), Ernest Zuta (café La Samaritaine).
