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Simon est un enfant impressionnable qui a peur de son ombre noire, en plein jour. Cette propension à la crainte se transforme inéluctablement en lâcheté, ce qui lui vaut de fuir le cœur de la bataille, en fermant les yeux et en se bouchant les oreilles. S’ensuit alors une disgrâce qui lui vaut d’être arrêté pour désertion, ramené entre deux gendarmes, jugé par un conseil de guerre et dégradé devant le front des troupes. Cette descente aux enfers s’accompagne d’une étrange et terrifiante détérioration physique puisqu’il se transforme progressivement en lièvre. Son corps se voûte, ses oreilles s’allongent, la part d’humanité se retire progressivement de ses traits. Cette animalisation marque le point ultime de la couardise figurée: l’antihéros achève sa décadence transmué en lièvre, ne gardant d’humain que ses oripeaux d’uniforme. Il détale en pleine forêt derrière les souris (il se sauve avec elles, toujours tenu par la panique) sous les lazzis des autres animaux. Ici, on passe donc de la cruauté fantasmée, de l’imaginaire d’un retournement homme-animal à une leçon de pure cruauté mentale où le peureux est déchu de sa condition humaine, sans que nulle violence physique ne lui soit faite. Soldat déserteur, il est chassé, traqué et arrêté. Ci-devant lièvre, il s’enfuit parce que c’est dans sa nature, ce qui l’expose à être éliminé par son prédateur naturel. La cruauté de l’homme est donc ici essentialisée et justifiée comme fondement moral de ce qui fonde société. 
Simultanément à une déchéance vers l’animalité, les impératifs catégoriques de l’exigence morale au cœur de l’éducation d’un garçonnet du dix-neuvième siècle sont déployés au diapason de chacun des supposés manquements de l’enfant. Le corps de ce dernier s’allonge vers l’âge adulte alors que proportionnellement se font jour les excroissances qui l’arrachent à sa part d’humanité, oreilles agrandies, poils apparents, voussure des épaules, modification du nez etc…Quelques temps plus tard, les dégradations physiques par le trait au moyen desquelles on mettra en cible les membres de la communauté israélite ne prendront pas un chemin si différent… 
Rappelons que cet album de Trim (Louis Ratisbonne), destiné à la jeunesse du début des années 1860, est republié en 1902 par Hachette dans une collection toujours vouée au public enfantin. 

Avec des illustrations de Gustave JUNDT
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© 2019 par Laurent Bihl

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